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D’un extrême à l’autre

Publié dans Divers le juillet 14th, 2008

Petit résumé des dernières semaines : la routine. La routine? Non, pas vraiment. En l’espace de deux semaines, j’ai vécu deux événements situés chacun à l’opposé absolu pour ce qui est du plaisir qu’ils m’ont valu. Le superbe et le vraiment nul. Ils ne se sont pas côtoyés, mais puisque je tardais à vous les relater ici, j’en profite donc pour les mettre côte-à-côte. Un seul instant. Parce que dans mes souvenirs personnels, je ne tiens surtout pas à me les rappeler pour les mêmes raisons, ni en même temps.

La bonne, d’abord. Récemment, c’était la finale masculine de tennis au tournoi de Wimbledon. Londres, le gazon, les fraises, la pluie aussi. Ça, c’est pour le prévisible. Le reste, ce sera pour la postérité. Roger Federer, #1 mondial, affrontait son plus grand rival, l’Espagnol Rafael Nadal. Ce dernier est un excellent joueur qui n’avait alors gagné que le prestigieux tournoi de Roland-Garros, disputé sur terre battue, sa surface de prédilection. Le gazon, c’est plutôt l’affaire de Federer, invaincu au cours de ses 65 derniers matches sur cette surface, et vainqueur des cinq derniers épisodes de Wimbledon.

En temps normal, c’est sur le tennis féminin que ma blonde et moi trippons solidement. Réveillés tôt la veille en vue de la finale entre les sœurs Williams, on n’avait eu droit qu’à un retentissant pif-paf-pouf qui avait vu Venus torcher sa sœur Serena en moins de temps qu’il n’en faut à un président français pour changer d’épouse. Rien de bien époustouflant, ou de quoi que ce soit qui s’en approchait. Prochain arrêt : la finale hommes.

Ce n’est pas dans mes habitudes d’accepter de me réveiller vers 9 heures la fin de semaine, encore moins pour un match de tennis masculin. Il était près de 10 heures quand le tout s’est mis en branle. Il était 4 heures et demie quand ça s’est finalement terminé. Bon, vous connaissez le résultat, ça a fait énormément de bruit. Et avec raison! Les deux adversaires se sont disputés ce que plusieurs qualifient déjà de meilleur match de l’histoire! Ils ne charrient absolument pas : je l’ai vu, et me range au diapason de ces hurluberlus! Quoi, vous n’êtes pas d’accord? Vous n’avez pas vu le duel, ce n’est pas possible autrement!

Il fallait vraiment le voir pour le croire. Et il fallait également nous voir pour le croire. Moi qui d’ordinaire suis indifférent autant à Federer qu’à Nadal, en me levant ce matin-là, je me suis décidé une allergie pour le favori, provocant du même coup une sorte de sympathie pour l’Espagnol que je n’allais pas regretter! Comme prise de position, on a vu plus bénéfique pour mon couple : mon penchant soudain pour Nadal m’a valu quelques sarcasmes de ma blonde, sarcasmes qui se sont éventuellement transformés en commentaires plus cinglants au fur et mesure de la rencontre. Mais quoi, le beau Roger, je suis plus capable! Il est trop parfait, le mec : il ne rate pas un coup, ses balles atterrissent toujours sur les lignes et quand il semble dans l’eau chaude, il s’en sort toujours avec un coup… parfait! Même sa coupe de cheveux est « parfaite », et elle coûte 800 dollars! La perfection de « Fédé » - c’est pas pour rien qu’il est Suisse! – a fini par me taper sérieusement. Tandis que l’autre, le grand « Rafa », a plus pour me plaire : il est partout sur le terrain, court comme un défoncé, la coiffure défaite et les bobettes continuellement prise dans la raie, bref, tout sauf la perfection. La preuve : il est gaucher!

Après deux interruptions de pluie, on a atteint un point où c’était déjà le match le plus long de l’histoire du tournoi. En fin de quatrième set, Nadal avait même deux balles de match, mais le trop parfait Federer avait encore trouvé le moyen de revenir de l’arrière et avait forcé la présentation d’un set ultime. C’était trop pour moi : j’ai craqué. Oui, je l’avoue humblement, à ce moment du match, mes nerfs ont lâché. Faut dire que depuis le début de la rencontre, j’avais l’estomac noué. « Go Nadal go! », crié avec les trippes. À deux sets à zéro pour Nadal, l’émotion était à son comble. À deux partout, c’était pire : c’était insupportable. J’ai imaginé Nadal perdant le dernier set 6-1 ou 6-2 et cette injustice potentielle m’a bouleversé à un point tel que j’ai quitté le salon. Je ne voulais pas voir ça!

Bon, je ne l’ai peut-être pas regardé, mais je l’ai écouté de tout mon être. Installé à l’ordinateur, j’ai transformé mon corps entier en ouïe géante, et les yeux fermés, j’ai écouté Yvan Ponton me raconter le set final. Contrairement à ma peur, Nadal n’a pas été déclassé, et la manche était extrêmement serrée à chaque instant. J’ai fini par revenir au salon à 4-4, plus nerveux que jamais. Maintenant, à la peur de voir Nadal perdre s’ajoutait la peur que le match soit remis au lendemain en raison de la noirceur qui s’installait rapidement. Il fallait que ça se termine avant 9h30pm, heure de Londres. Le match a déjà atteint un niveau d’intensité jamais vu, mais ça va devenir pire encore. 5-4 Federer. Puis 5-5. 6-5 Federer. Commence à m’énerver gravement, le Nestlé du tennis. Ouf, 6-6. Mais Federer refuse de lâcher, il mène 7-6. Arghh : les nœuds, je ne les sens plus qu’à l’estomac, mais partout. Le premier qui brise l’autre va visiblement gagner. Je respire : Nadal a égalisé à 7-7. Il a besoin d’en finir au plus vite, je sens que je vais m’écrouler! De plus, on approche dangereusement de l’heure fatidique : c’est maintenant ou jamais, mon Rafa!

Et c’est effectivement ce qui arrive. Nadal brise Federer et prend les devants 8-7. Il doit remporter son service absolument. L’air climatisé a beau fonctionner à plein régime, je dégouline de partout. J’ai les mains moites à l’extrême et je ne cligne plus des yeux depuis bientôt dix minutes. Si Nadal perd son service, je vais pleurer comme une fillette. S’il perd le match, ce sera comme un congrès d’adolescentes regardant un membre des Backstreet Boys se faire dévorer par un ours. Et ça ne lâche pas : balle de match. Égalité. Balle de match. Égalité. Balle de match. Match!!! Nadal l’emporte, à la stupeur de Mr. Parfait qui semble aussi effondré qu’un viaduc de banlieue. Je réfrène ma joie un tantinet, car les premiers mots que ma blonde me lance sont « C’est de ta faute! ». Comme si j’y étais pour quelque chose dans la défaite de son joueur préféré! J’ai ravalé mes larmes de joie, enfin, je les ai remises à plus tard, question de me garder dans les bonnes grâces de ma douce.

D’autres se sont moins retenus : John McEnroe lui-même a fondu en larmes en interviewant les joueurs quelques minutes après le match! Et qui pourrait le blâmer? McEnroe a remercié les joueurs pour ce qu’il a qualifié du plus grand match auquel il a assisté. C’est pas rien : « l’ancien » meilleur match de l’histoire impliquait justement ce même McEnroe (face à Bjorn Borg en 1980). Personnellement, je ne peux qu’être d’accord. Je ne me rappelle pas avoir autant tremblé lors d’un événement sportif. Les Canadiens? Pfff : de la bière pour midinette! Les Expos? De la litière pour chat! Les Jeux Olympiques? Tiens, fume!!!

J’imagine mal quel événement sportif pourra détrôner ce 4h48 de 6-4, 6-4, 6-7, 6-7 et 9-7 que se sont livrés les deux meilleurs joueurs au monde. Certainement pas une Coupe Stanley, ou alors il faudrait que ça se termine en sept, avec chacun des matches allant en troisième prolongation! Et encore…

Bon, l’autre événement maintenant.

Ça se passait il y a quelques jours à peine. Tiens, le 12 exactement, car je venais tout juste de terminer le billet précédent sur ce blogue. 2h30 du matin, fatigué à l’extrême, mais bon, quand la musique du I-Pod est trop bonne, c’est dur de résister. Le son était légèrement fort, c’est d’ailleurs ce qui a fait que j’ai crû un instant que c’était pour ça que ma blonde surgissait soudainement au salon à une heure pareille. Mais lorsque j’ai enlevé les écouteurs, j’ai réalisé le pourquoi de la chose : une alarme intense sonnait dans tout le bloc!

Aussitôt, on se sent envahi par des sentiments qui sont moins agréables que la tarte aux pets-de-sœur du beau-père. Si ça sonne, c’est sûrement l’alarme de feu, et si c’est le cas, il faut surtout sortir! On s’est rapidement habillés tandis que je guettais par le judas si des voisins sortaient de chez eux. J’ai ouvert quand celui d’en-face est apparu. Il semblait aussi confus qu’il était permis de l’être dans ces circonstances. Deux jeunes hommes sont sortis de l’autre appartement voisin, mais personne n’arrivait d’en-haut. Entendaient-ils seulement l’alarme? Peut-être le feu était-il pris en haut, ce qui expliquait qu’ils étaient incapables de descendre? Toutes ces pensées, et bien d’autres, surgissaient en même temps, sans qu’on soit en mesure de trouver réponse à aucune d’entre elles. On a barré la porte de l’appartement, puis on a pris le parti de sortir, en attendant la suite. Personne ne nous a suivis. Était-ce parce que cette alarme sonnait souvent pour rien? La concierge a fini par sortir de son antre, l’air pas plus paniqué qu’une fourmi en vacances. Elle est montée à notre étage, a regardé un panneau électronique à côté de la porte des voisins, puis a pitonné un code quelconque qui a fait taire l’alarme avant de redescendre en disant à tout le monde de retourner se coucher.

C’est tout?!? Tu parles. D’abord, c’était quoi cette alarme? Mais la bonne femme a disparu dans le temps de le dire. Quelques voisins s’adressaient mutuellement des questions, à savoir notamment si cela arrivait souvent. On est rentrés chacun chez soi, comme le recommandait si fortement la cerbère de l’immeuble. Je m’attendais à voir arriver les pompiers à tout moment, ce qui fait que je suis resté debout et vêtu un bon moment encore, mais en vain. Personne n’est venu. Je n’ai pas trouvé ça rassurant, bien au contraire. Si c’était vraiment l’alarme de feu qui sonnait, pourquoi les pompiers ne sont-ils pas venus? Même si c’était une fausse alarme, ils sont tenus de venir au moins voir, non? Ou même si la concierge les a appelés pour leur affirmer que c’était une fausse alarme, comment pouvait-elle le savoir? Elle est sortie à peine 30 secondes de chez elle! Sinon, quelle autre alarme aurait pu sonner de la sorte? Antivol? Dur à croire, vu que l’immeuble est ouvert en tout temps.

Je veux bien croire que les camions passant sur Pie IX font vibrer l’immeuble énormément, mais là, il était 2h30 du matin. Le trafic à cette heure est beaucoup moins intense qu’en plein jour. Si donc la sonnerie pouvait être causée par des vibrations, cela sonnerait généralement le jour, ce qui n’a pas été le cas, du moins à notre connaissance.

Avec tout ça, on a eu beau se recoucher, le sommeil n’a pas été aisé à récupérer. Depuis, je reste un peu nerveux que la chose se reproduise à nouveau, et les questions qui sont restées sans réponse n’aident pas à me rassurer. Assez plate comme expérience, non? Vous ne m’en voudrez pas d’avoir préféré la victoire de Nadal à Wimbledon? Quoi, vous préférez la robe de chambre en satin rouge de ma concierge? Peut-être, mais elle valait tellement moins cher que la coiffure de Federer!

Miettes du Louvre

Publié dans Divers le juillet 12th, 2008

Présentées jusqu’à la fin octobre 2008, quelques 271 œuvres sont exposées au Musée des Beaux-Arts du Québec en provenance directe du Louvre. Déjà, on annonce plus de cent mille visiteurs. Cent mille personnes sont tombées dans le panneau. Même qu’on peut avancer le chiffre de cent mille trois personnes sans se tromper, puisque ma blonde, notre amie Karine et moi-même avons fait le voyage pour continuer notre tournée des expositions ennuyantes de musées canadiens.

Et pourtant, le Louvre, hein! Je m’attendais à voir tout plein de belles choses. Pas tout le Louvre, évidemment, mais quelques morceaux choisis et dignes d’une exposition à Québec dans le cadre du 400e anniversaire de la capitale provinciale. Combien de villes en Amérique peuvent se vanter d’avoir été fondées il y a si longtemps? Il y avait là de quoi faire venir de belles pièces d’anthologie, du genre de celles dont la réputation n’est plus à faire. Hélas, c’est tout juste si, aux yeux des organisateurs, Québec valait le dérangement pour 271 pièces sorties tout droit du grenier du plus fameux musée du monde.

Point de tableaux de Vermeer ou de Rubens, donc. Oh, il y avait bien un Fragonard et même un Delacroix perdus au milieu de l’amoncellement de pièces sans grand intérêt. Ce ne sont pourtant pas les incontournables qui manquent au musée parisien! Mais de Delacroix, ce n’était pas La Liberté guidant le peuple, mais un tableau sans doute mineur dans la carrière du grand peintre. Où étaient donc Watteau, Goya, Constable ou Dürer? Au Louvre, bien sûr.

Ce n’est pas comme si j’exigeais tous ces chefs-d’œuvre réunis lors de cette exposition. Mais si seulement on avait eu droit à de petits cadeaux, ici et là, ça nous aurait sérieusement mis l’eau à la bouche, ça aurait crée en nous le besoin urgent et viscéral d’aller en voir plus directement à Paris. Sauf qu’avec la banale exposition présentée à Québec, ceux qui comme moi n’ont pas visité le Louvre ont l’impression que sa réputation est surfaite. Les chanceux qui y sont allés, quant à eux, restent encore plus sur leur appétit, sachant ô combien les pièces vues dans cette pitoyable démonstration ne feraient pas courir les foules dans la Ville-Lumière. Et puis, il faut dire que lorsqu’on a une idée, même générale, des chefs-d’œuvre réunis au Louvre, on sort du Musée des Beaux-Arts avec une déception qui laisse un goût de n’y-revenez-pas-surtout.

Il y a 294 œuvres de peinture au Louvre présentement. On peut les consulter sur le site web du musée. L’activité n’en est que plus frustrante, car on mesure encore mieux à quel point les rares tableaux ayant fait le voyage jusqu’à Québec font figure de restants de table. Des miettes, quoi. De tous les tableaux qu’on m’a montrés dans mes cours d’histoire de l’art, rien n’était présent à Québec. Mais j’en vois plusieurs sur le site du Louvre. Rien de marquant pour l’histoire de l’art à Québec, donc. Faut-il y voir la véritable marque d’affection de la France pour le Québec? Le 400e anniversaire d’une des plus anciennes cités d’Amérique du Nord ne vaut-il pas au moins un Da Vinci, Raphaël ou Bosch?

Même la section Antiquités égyptiennes du site web ridiculise les cossins égyptiens présentés à Québec. Nous avons carrément eu droit à de la pacotille à côté de ce que j’aperçois sur le site Internet du Louvre. Quant aux sculptures, celles qui défilent devant mes yeux depuis tantôt n’ont absolument rien à envier à celles qui meublaient ici et là le musée des Beaux-Arts.

Plus de 35 000 œuvres sont exposées au Louvre. A-t-on vraiment eu le pire du moins bon? Peu importe la section que je choisis de visiter virtuellement, c’est l’intime conviction dont je n’arrive plus à me défaire. C’est comme si les génies qui ont décidé des morceaux à envoyer à Québec avaient pris les 271 œuvres à se débarrasser sur les 35 000 et des poussières. Même que c’était peut-être ça, au fond : la poussière du Louvre. Ah, ces Français : ce n’est pas demain qu’ils vont se fendre en quatre pour quelques arpents de neige!

Quo vadis?

Publié dans Divers le juillet 7th, 2008

C’était il y a quelques minutes, un peu avant minuit. Pas un son dans l’appartement, sauf celui des gouttes de sueur qui glissaient le long de mon front et dans mon dos. Le silence presque intégral, donc. Mais soudainement brisé par un étrange « toc toc toc » digne des plus grands mystères à la noix de coco de ce côté-ci de méridien de Greenwich. Comme je n’écoutais ni musique, ni télévision et qu’aucun son ne sortait des écouteurs que je portais sans raison sur la tête, le bruit m’a paru très proche. Quelqu’un cognait à la porte? Je m’y suis précipité et j’ai regardé par le judas : personne. J’aurais peut-être du ouvrir, quoiqu’à cette heure, et dans ce quartier, ça n’aurait pas été recommandable. Mais qui donc a causé ce bruit si étonnamment près?

Il ne faudrait pas que ce soit ce que j’ai pensé par la suite. Dehors, tout contre la fenêtre de la cuisine, il y a un échafaudage qui ne sert pratiquement à rien depuis que nous sommes arrivés dans ce nouvel appartement. Il a bien servi aux maçons qui ont refait le mur de brique, mais il y a belle lurette qu’on ne les a pas vus. Depuis, l’échafaudage reste là, accessible à quiconque, et même si on m’argumentait que personne n’oserait s’y aventurer, je rirais alors très fort dans ma barbe, et avec raison. Déjà, un homme que l’on soupçonne habiter le bloc voisin y est grimpé seul et sans invitations cette semaine. On aurait pu le méprendre pour un travailleur, sauf qu’il y a des moments où l’habit fait le moine : l’individu était en sandales et en bermudas, un accoutrement plutôt rare pour ne pas dire inexistant chez les gars de la construction – du moins durant leur quart de travail. Et puis, les soupçons sur un locataire du bloc voisin sont assez fondés: après sa visite un peu trop longue à notre goût sur l’échafaudage, l’homme s’est engouffré dans le logement d’à-côté.

C’est donc que si un quinquagénaire obèse peut, en sandales, escalader l’échafaudage quand bon lui semble, il me serait déplaisant que le bruit entendu tantôt ait été causé par un petit plaisantin désirant m’espionner tandis que j’étais à l’ordinateur. Il faut dire que nous n’avons toujours trouvé ni rideaux ni stores dont les mesures concordent avec la fenêtre au-dessus de l’évier. Nos voisins ont une vue imprenable sur une partie de notre logement, et quelques chanceux parmi le lot peuvent m’apercevoir régulièrement assis devant l’ordinateur, surtout après la tombée de la nuit. J’ose espérer que ces messieurs-dames ont quelque chose de mieux à faire que de passer leur temps à m’observer, mais avec la foule de connards qui habitent cette planète, faudrait pas se surprendre outre mesure si au moins un de ces voisins s’amusait à lorgner du côté de chez moi, question de se désennuyer un brin.

Ou bien était-ce un ami venant vérifier si à tout hasard je n’entendrais pas son discret « toc toc »? Si tel devait finalement être le cas, en voilà un qui a raté une belle chance de se montrer la gueule devant l’œil-de-bœuf afin de rassurer les âmes inquiètes qui auraient pu entendre le bruit contre la porte. Car enfin, je veux bien qu’on ait prit la précaution de ne pas réveiller ceux qui pourraient dormir, mais il y a discrétion et discrétion! Et la piste de l’ami peut véritablement être possible, surtout ce soir. N’empêche, il aurait du rester bien en vue, ou alors carrément lâcher un coup de fil. Dans certains cas, mieux vaut un bref sursaut pour les uns et un court réveil pour les autres plutôt que l’inquiétude grandeur colossale pour l’ensemble de ceux qui ont entendu l’étrange bruit (en l’occurrence, moi-même jusqu’à preuve du contraire).

Pourtant, de l’intérieur de l’appartement, on entend certes quelques bruits, comme lorsque quelqu’un ouvre la porte située à l’entrée du bloc, ou même lorsqu’un voisin claque la sienne (les portes sont particulièrement difficiles à ouvrir et fermer ici). Mais je doute fort que le visiteur, si visiteur il y a bel et bien eu, ait été destiné à l’un de nos deux voisins de palier. D’abord, je l’aurais vu, puisque leurs deux portes sont dans mon champ de vision lorsque je m’agglutine la rétine tout contre le judas. Et puis, j’aurais surtout entendu le bruit de la porte de l’un des voisins ouvrir et fermer, et ça, je n’ai rien entendu de tel. Voilà donc une autre hypothèse à écarter.

Une rapide tournée des lieux sitôt après avoir regardé à travers le judas de la porte n’a rien apporté de révélateur. La fenêtre de la salle à manger était ouverte, mais personne ne se trouvait dans les environs, et puis cette fenêtre est trop haute pour que quelqu’un ait pu y cogner de façon à faire le bruit que j’ai entendu. Ma blonde semblait dormir et donc ne pas avoir entendu le bruit. Quant à la chambre de bains, la fenêtre y était fermée, et aucun échafaudage ne s’y trouve pour l’instant installé, ce qui exclut passablement les chances que quelqu’un ait essayé d’entrer par là. Mais sait-on jamais…

Et puis, peut-être au fond n’était-ce qu’une simple fausse alerte? L’avenir nous le dira peut-être, surtout si quelqu’un de notre connaissance passait dans le coin en cognant discrètement. Cela reste à voir, donc.

Lampe sur pied

Publié dans Divers le juin 14th, 2008

L’idée au départ n’était pas mauvaise : consulter un podiatre afin qu’il s’occupe de ce que je soupçonnais être des verrues sous les pieds. Le résultat, du moins à date, est un peu plus déconcertant. J’ai le dessous du pied gauche entièrement couvert d’ampoules après le fabuleux traitement au canthacur prodigué par le podiatre en question. Il a même préféré ne pas traiter toutes les verrues (oui, elles étaient légion!) en même temps, se gardant du coup d’autres occasions de me charger soixante dollars. Mais il aurait pu au moins en faire moins sous le pied gauche et plus sous le droit, question d’égaliser un peu la douleur!

Me voilà donc marchant difficilement, du moins chaque fois que je dois poser le pied gauche sur le sol. Ce matin, je devais enlever le pansement, que dis-je, LES pansements qui couvraient complètement le dessous de mon pied gauche. La tache n’était pas des plus plaisantes, surtout à la vue de ce qui a temporairement remplacé les verrues. J’ai compté pas moins de 13 ampoules, dont la plus grosse couvre une superficie supérieure à celle d’une pièce de deux dollars. Pas surprenant donc que le podiatre et son assistante m’aient répété à outrance que ça allait « faire mal le lendemain ». Je confirme leurs dires, et j’ajoute même : ayayouchhhh!

Difficile donc de faire quoi que ce soit sans ressentir à tout bout de champ une douleur intense qui donne l’impression d’avoir passé un moment en tête-à-tête avec le bourreau de la CIA. On m’aurait torturé en me brûlant la plante des pieds que je ne me sentirais pas autrement! Je peux aisément imaginer à quel point il me serait facile d’avouer avoir planifié la mort de Kennedy en compagnie d’Elvis Castro et de Fidel Presley (la douleur me fait délirer) si un plaisantin me promenait un briquet allumé sous les pieds. J’insiste vraiment : ayayayayayouchhhhhhh!!!

Il en a de bonnes, mon podiatre. « On va se revoir souvent », qu’il m’a lancé après avoir jeté un coup d’œil à mes pieds. Au départ, c’est d’avoir à payer la coquette somme de 60$ par visite qui me rebutait un peu, mais maintenant, c’est la crainte qu’il me transforme en lampe ambulante à tous les coups qui me rend plus nerveux. Et si ce que j’endure présentement n’était qu’un premier traitement? Un hors-d’œuvre, en quelque sorte? Je le revois dans deux semaines. Ça promet d’être une véritable partie de plaisir. Faudra que je m’y prépare mentalement, comme à une visite chez le dentiste. En me disant qu’au moins, mon dentiste ne me transforme pas en lampe sur pied!

La maison de mes rêves

Publié dans Divers le avril 19th, 2008

Et ce n’est pas celle que l’on pourrait penser!

Depuis plusieurs mois déjà, je fais régulièrement des rêves dans lequel une seule et unique maison revient continuellement : celle des parents de mon ami Patrick. Ce n’est jamais le même rêve, le contexte général du rêve diffère continuellement, mais seule la maison ne change pas. Elle est identique à celle que j’ai connue, hormis un tout petit détail : un étage qui n’a jamais existé.

Dans chacun de ces rêves et même parfois de ces cauchemars, il n’y a que la maison qui revient à tous les coups. Ceux qui habitent mes rêves ne sont jamais vraiment les mêmes. Il y a parfois les parents de Patrick, ou sa sœur, rarement Patrick lui-même, et souvent des inconnus. Tous ces individus ne circulent que dans la maison telle que je l’ai connue, c’est-à-dire un cottage de deux étages qui est en tout point identique aux souvenirs que j’en garde. C’est ce qui me surprend le plus d’ailleurs : que cette maison se mette soudainement à revenir de façon régulière dans mes songes. Sauf que…

Sauf que l’étage « ajouté » dans mes rêves n’a jamais existé. Lors du tout premier rêve où j’ai vu cette maison, j’ai découvert un passage qui menait à un étage supérieur. Derrière une porte que je n’avais jamais vu auparavant, une salle de banquet. Il y règne une atmosphère étouffante et une impression angoissante m’envahit aussitôt que je pénètre dans la pièce. Fait étrange, j’ai déjà à ce moment l’intime conviction que les habitants de la maison ne viennent jamais ici. Cette pièce n’a pas été visitée depuis fort longtemps, et ça se sent. Dans ce premier rêve, je reste fort longtemps à l’entrée de cette salle, envahi par une angoisse d’une force impressionnante, et je n’ose absolument pas faire un pas de plus en avant. Comme c’était le père de mon ami qui m’avait envoyé chercher quelque chose en haut, je finis par ressortir de là et je redescends lui donner l’objet dont je ne me souviens même pas. Il est clair, lorsqu’il m’aperçoit, qu’il sait que j’ai vu cette pièce cachée et que j’y suis entré, mais qu’il ne veut absolument pas que j’en discute avec qui que ce soit.

Voilà en soi un rêve étrange. Plus étrange encore est le fait qu’au fil des semaines et des mois, je me retrouve fréquemment dans cette maison. Qui plus est : en toute connaissance de cause de cette pièce cachée et de son atmosphère écrasante. Chaque fois que j’ai rêvé à cette maison depuis, j’ai à un moment ou à un autre, revisité la pièce et même plus. Car il ne s’agit pas que d’une pièce. À ma seconde visite, je suis hanté par le désir d’y retourner. Je profite d’un moment où les habitants de la maison me laissent tranquille pour y grimper et entrer à nouveau dans la salle. Je suis encore saisi de cette sensation angoissante, mais cette fois, je pousse plus loin mon audace et je m’avance tranquillement dans la pièce. Au fond, une porte qui m’avait échappé la première fois. À chaque pas, je me sens à deux doigts de craquer et pourtant j’ouvre cette seconde porte. Ce que j’y trouve défie toute logique : une pièce énorme, de la taille environ d’un gymnase d’école, pouvant servir de salle de bal. Vide de toute présence humaine, mais emplie elle aussi d’une atmosphère inquiétante. Tout ce qui s’y trouve en terme d’objets et de décoration semble venir d’une autre époque. La poussière n’y est pas accumulée comme on serait en droit de s’y attendre, même s’il est clair que personne n’est venu ici depuis des lustres. Ça aussi, ça se sent. L’angoisse me torture à chaque instant, mais je me sens toujours poussé par la curiosité et je poursuis mes recherches.

Pour une troisième, quatrième, cinquième fois, je rêve à la maison de Patrick et je passe un moment à fureter encore et toujours dans ces étranges pièces. Personne dans la maison ne semble connaître cette pièce ou vouloir en parler. Je porte une attention particulière à ceux qui s’affairent au second étage, et je remarque qu’ils ne semblent même pas voir la porte qui mène à l’inquiétant endroit. Pourtant, je continue d’explorer les lieux. Pas une seule fois la sensation d’angoisse extrême ne me quitte. De fil en aiguille, de rêve en rêve, je trouve de nouvelles pièces, de nouveaux étages, et toujours la même atmosphère écrasante, la même absence de vie humaine. Mais les lieux sont loin d’être sombre et ce, malgré l’inexistence de fenêtres ou de lampes.

Éventuellement, je trouve une série de chambres à un étage. Presque toutes les portes sont ouvertes, mais je suis incapable de pénétrer dans la moindre d’entres elles. Simplement, en y jetant un œil à partir de l’entrée de la pièce, je suis pris d’un sentiment intense qui ne s’explique jamais. Lors d’un rêve particulier, j’ai même été pris de frissons et de la désagréable impression de vouloir crier, deux émotions qui étaient toujours présentes à mon réveil.

Le temps passe et je finis par oublier la maison bizarre des parents de Patrick. Mais chaque fois, je finis par la revoir en songes. Ces rêves ne sont jamais longs, rarement bavards et toujours habités par cette sourde angoisse et cette impression de visiter des lieux abandonnés depuis extrêmement longtemps.

La dernière version de cette série de rêves étranges a amené une légère variante. J’ai réussi à forcer l’ami Roger à me suivre dans les lieux, sans toutefois lui expliquer quoi que ce soit par rapport à mes expériences. Comme toujours, j’avançais d’un très lent et mal assuré. Malgré cela, Roger peinant à suivre. J’y découvrais de nouvelles pièces et y voyait de nouveaux détails, mais chaque fois en l’absence de Roger qui traînait un peu derrière. Pire : il semblait ne rien remarquer autour de lui ou du moins s’il voyait les mêmes choses que moi, il n’en discutait pas et n’en laissait rien paraître.

Que mes rêves soient habités par une maison qui n’a jamais été la mienne me laisse extrêmement perplexe. J’y suis allé souvent, bien sûr, à une certaine époque, et même si j’y ai vécu toutes sortes d’expériences, jamais je n’ai ressenti le genre de sentiments lourds d’angoisse et de trouble imprécis qui me hantent dans ces rêves sitôt que je vais dans cet étrange endroit. J’ai donc sorti un livre sur les rêves et cherché de l’information sur le Net afin de voir ce qui pourrait ressortir de cet incroyable songe à répétition.

Je ne suis pas un fanatique de l’analyse des rêves et de leurs symboles, mais dans ce cas particulier, je suis vraiment curieux de voir ce que je peux apprendre de mes recherches. Première surprise : la maison symbolise le rêveur lui-même. Quel surprenant état de fait d’être symbolisé par une maison que je n’ai connu que par l’intermédiaire d’un ami! Deuxième surprise : une maison dans un rêve est souvent un bâtiment composite, constitué de la maison de notre enfance et de notre domicile actuel. Cela a toujours été vrai lorsque je rêvais des maisons qui furent les miennes à un moment ou à un autre de ma vie, mais dans le cas de la maison de Patrick, elle est parfaitement identique si on excepte ces hallucinants étages ajoutés. Mais il m’est difficile de la considérer comme un bâtiment composé de divers lieux ayant un rapport avec moi-même, puisque tout ce que j’ai visité des étages supérieurs m’est parfaitement inconnu. Les chambres ne ressemblent à aucune chambre que je pourrais avoir vu auparavant, et chaque nouvelle pièce que je découvre reste une découverte à part entière à chaque occasion.

Plusieurs sources me donnent à peu près ceci : « La maison représente la vie du rêveur, son état d’âme à travers les événements (…) Elle est la vie du rêveur, la trame continuelle de son vécu. » Ah? Freud en aurait certainement long à dire sur mon rêve, dans ce cas.

J’ai aussi trouvé un passage relativement percutant sur le rêve récurrent. En voici quelques morceaux choisis :

« Certains rêves reviennent constamment ou n’apparaissent qu’à certaines périodes de la vie et laissent dans la mémoire un souvenir tenace. On les reçoit toujours sous la même forme avec une variante plus optimiste ou encore plus angoissante; ce sont les rêves récurrents. » Troublant, non? Ça se poursuit en affirmant que ce type de rêve met en évidence les luttes particulières et personnelles de chaque individu. Ah?

Je n’ai pu trouver le symbolisme de l’angoisse que sur un seul site : « On triomphera de ses ennemis et on se rapprochera de l’objectif de sa vie en dépit de nombreux obstacles. » Ah? Voilà qui est rassurant quand même un tout petit peu, je pense.

Mais ce qui m’a paru le plus troublant lors de mes recherches est le premier mot aperçu lorsque j’ai ouvert le livre du rêve et de ses symboles : « Marin ». Ce n’est pas que mon rêve soit officiellement peuplé de marins, mais… c’est la moitié du nom de famille de mon ami Patrick et donc, de tous les habitants de cette fameuse maison. J’ose croire que ce n’était qu’une coïncidence…

Sur ce, je vais aller essayer de rêver de fourrures. Il paraît que cela annonce un érotisme raffiné! Ça ferait changement d’une angoisse écrasante, pour une fois…

Souvenirs d’une infernale soirée d’hiver (ou d’un hiver infernal)

Publié dans Divers le avril 10th, 2008

Enfin, le plus long, le plus pénible et le plus hallucinant hiver qu’il m’ait été donné d’endurer semble tirer à sa fin. Le gazon, bien que jauni à l’extrême, s’offre à nos yeux pour la première fois depuis fort longtemps. Si les récentes années nous amenaient à la fin décembre avant de voir la neige finalement rester au sol, celui de l’hiver 2007-08 est passé dans les annales. Je n’étais pas là pour expérimenter celui de 1971 déjà qualifié par plusieurs comme celui dont on se souviendrait à tout jamais, mais pour moi, celui qui nous quitte à peine occupera désormais une place de choix dans mes souvenirs hivernaux.

Suite de l’article précédent. Québec, 8 mars. La veille a été une soirée des plus agréables dont on se souviendra longtemps. Pour des raisons différentes, ce samedi 8 mars restera gravé dans nos mémoires tout aussi longtemps. Tout d’abord, il s’agissait du huitième anniversaire de notre couple. L’occasion était d’autant plus parfaite qu’à Québec était montée la pièce Cyrano de Bergerac, une de mes préférées. La journée du vendredi s’était si merveilleusement bien déroulée qu’il était difficile de s’imaginer que ce 8 mars prendrait une autre direction. Les premiers indices tendant à prouver le contraire apparurent pourtant dès le réveil. À la télévision, il y avait une alerte météorologique de vents extrêmement violents sur la région de Québec. La cité devait s’attendre à une soirée difficile, mélange de neige, de poudrerie et de vents de 100 kilomètres à l’heure. Comme le tout ne devait commencer que vers 17h00, il nous paraissait donc possible de passer la journée à visiter le quartier avant de filer au Grand Théâtre pour y voir Cyrano.

Après un déjeuner près de l’hôtel, nous avons arpenté les rues du Vieux-Québec mais il y avait peu de choses à faire réellement. Au cœur même du Vieux-Québec, certaines rues étaient impraticables et la neige accumulée atteignait des hauteurs vertigineuses par endroits. Les cabines téléphoniques étaient à moitié enterrées et pour pouvoir les utiliser, les gens devaient grimper sur une butte de neige et téléphoner de l’extérieur des cabines puisque la neige à l’intérieur de celles-ci atteignait le niveau des téléphones! Nous avons bien eu le temps de visiter le Musée du Chocolat et quelques boutiques ici et là, mais plus le temps passait et plus le vent se levait, refroidissant la température de façon inquiétante. Une longue marche jusqu’au Château Frontenac en passant par une Grande-Allée entièrement déneigée (rue et trottoirs, du moins) s’avéra plutôt intense en raison de vent qui soufflait de plus en plus intensément. Il fut décidé qu’une visite du château emplirait bien une partie de l’après-midi, mais la prochaine visite en français était plutôt éloignée dans le temps. Après un moment de détente au Café du Château (comment relaxer en prenant 2 cafés pour la modique somme de… vingt dollars!?), nous avons décidé de retourner à l’hôtel afin de nous préparer pour la soirée au théâtre. De toute façon, les rues étaient déjà presque désertes et lorsque le vent se mettait de la partie, le froid devenait désagréable.

Tout en nous préparant pour le théâtre, nous gardions un œil sur la tempête annoncée, mais des fenêtres de notre chambre (donnant sur un angle de la cour) cela ne paraissait pas très sérieux. Mais en arrivant dans le hall de l’hôtel à 18h30, le spectacle avait de quoi inquiéter même les plus optimistes. Il neigeait extrêmement fort, et le vent poussait la neige qui semblait tomber de façon parallèle à la rue. Les rares piétons que l’on pouvait voir marcher à l’extérieur avaient de grandes difficultés à se déplacer. Même s’il ne neigeait que depuis une heure ou deux, les voitures stationnées étaient déjà recouvertes à l’extrême. La sagesse nous commandait d’appeler un taxi, bien que le théâtre pouvait être rejoint en vingt minutes comme nous l’avions fait la veille. Mais simplement d’obtenir la ligne s’avéra compliqué. Puis, la réceptionniste de l’hôtel nous avoua avoir appelé un taxi pour un homme qui était déjà dans le hall. Il était aussi silencieux qu’un tombeau de pharaon, mais son expression en disait très long sur le laps de temps qui semblait s’être écoulé depuis que son taxi avait été commandé. Malgré tout, l’heure et demie qui nous séparait du début du spectacle parut rassurante et je gardais donc espoir que nos taxis respectifs finissent par arriver. Un groupe de trois femmes arriva peu après et commanda un troisième taxi, tout en débattant à savoir si elles ne devraient pas plutôt braver la tempête à pied.

Les minutes passaient au cadran sans qu’un seul taxi n’approche de l’hôtel. À 19h00, les trois femmes décidèrent d’un commun accord de se risquer à pied. Elles furent aussitôt imitées en cela par ma blonde et moi, maintenant convaincus que le taxi n’arriverait sans doute jamais. La veille, cela nous avait pris 20 petites minutes pour nous rendre au restaurant situé juste en face du Grand Théâtre. J’estimais qu’avec la tempête, il nous en faudrait certainement le double. Déjà, sur notre petite rue Ste-Ursule, la tempête faisait rage intensément, mais dès que nous avons tourné le coin sur la rue St-Louis et ensuite sur Grande-Allée, l’ampleur de la tâche décupla d’un seul coup. Il ne s’agissait plus de marcher dans une tempête, mais de braver un vent qui envoyait les flocons sur nos corps à une telle vitesse qu’il me semblait qu’on nous lançait des billes. J’étais vraiment très bien habillé pour les circonstances, mais il n’en allait pas de même pour tout le monde, spécialement de ma blonde qui n’avait pas un manteau aussi chaud que le mien ni de cache-col pour protéger le bas de son visage contre les puissantes rafales.

Les trois femmes marchaient par moments devant nous mais se laissaient dépasser fréquemment. Les trottoirs qui étaient si bien dégagés à peine quelques heures auparavant étaient maintenant fortement enneigés, à un point tel que les trois femmes décidèrent de s’aventurer dans la rue. Je me refusai à pareille folie, étant donné que la visibilité était si nulle qu’il pouvait survenir de n’importe où un véhicule qui ne verrait rien ni personne. Je me trouvais à ouvrir le chemin, un exercice beaucoup plus difficile qu’il n’en paraît. Au bout d’à peine un ou deux (longs) coins de rue, je sentais que mon corps n’avançait que sur l’adrénaline. Déjà, je pouvais affirmer sans gêne qu’il s’agissait de la plus grosse tempête qu’il m’avait été permis d’affronter, et nous étions à peine partis de l’hôtel. Je me forçais à scruter l’horizon dans l’espoir d’y apercevoir un taxi, mais les rares qui passaient étaient occupés ou alors ils tournaient sur une autre rue avant d’arriver à notre hauteur. Je commençais à craindre d’arriver en retard pour la pièce, mais cela m’inquiétait moins que les autres scénarios catastrophes auxquels j’avais amplement le temps de penser. À un certain moment, je me mis même à croire que nous y arriverions au bout de tant d’efforts que je mourrais d’épuisement durant le spectacle. Mais je continuais d’avancer, mû par l’espoir de dénicher un taxi et par le fait que je n’aurais pas accepté de rater ma pièce fétiche pour tout l’or du monde, et donc encore moins pour une tempête, aussi gigantesque fut-elle.

Puis, la pensée que le Grand Théâtre pourrait fort bien annuler la représentation me vint à l’esprit. Il fallait donc appeler avant que de s’y rendre pour rien. Ma blonde entra dans un restaurant afin de vérifier cet important détail tandis que je demeurais dehors afin de continuer ma recherche insensée d’un taxi. J’en étais depuis un bon moment déjà rendu au point où je songeais à arrêter des gens au hasard, de leur demander de nous amener au Grand Théâtre et même de leur offrir une coquette somme d’argent pour les en remercier. Mais les véhicules en soi étaient rares dans les rues, et il était facile de comprendre que plusieurs avaient été plus sages que nous. Au moment où je commençais à désespérer par rapport aux taxis, je vis enfin au loin la lumière caractéristique de l’un d’entre eux venant dans notre direction. Pour m’assurer qu’il me verrait dans le blizzard, je me suis planté au milieu de la rue, sautant et gesticulant dans tous les sens. Il ralentit un peu, mais pas suffisamment, et à mon plus grand désarroi, il continua son chemin et tourna au coin de la rue. La scène était enrageante, d’autant plus que je l’avais vraiment vu ralentir, ce qui me donnait l’impression qu’il avait un instant songé à m’embarquer. Un bon moment passa puis une nouvelle lumière. Je recommence donc mon manège, pour me rendre compte que c’est le même que tantôt. Cette fois, il arrête complètement à ma hauteur, et avec un sens du timing parfait, ma blonde sort du restaurant et vient s’engouffrer à bord du véhicule sauveur avec moi. Tout semblait se mettre en place à la perfection, puisqu’au téléphone, elle avait eu la confirmation que le spectacle ne serait pas annulé. On demanda donc au chauffeur de nous y emmener et pour la première fois en une demie heure, on prit le temps d’observer la tempête dans son ensemble. C’est à ce moment que celle-ci m’apparut dans son inquiétante vérité. Ma blonde eut probablement la même impression, car elle me glissa à l’oreille qu’il vaudrait peut-être mieux retourner à l’hôtel. Le spectacle à l’extérieur du taxi était plus que désolant : j’avais beau me forcer, je n’arrivais pas à distinguer la rue du trottoir et je me demandais comment le chauffeur, le nez scotché au pare-brise, arrivait pour voir mieux que moi. À un moment, il entendit notre discussion et nous assura qu’il y aurait, à la sortie du théâtre, plusieurs taxis de disponibles sur les lieux. Il n’y avait donc aucune raison de s’inquiéter. Peu après, le Grand Théâtre se dressa devant nos yeux, seulement il fallut être collé sur l’immeuble pour l’apercevoir, alors que la veille, par temps parfaitement clair, il était visible d’assez loin. Ça aurait dû être une preuve supplémentaire de la force démente de la tempête, mais au lieu d’y porter trop d’attention, on prit la décision de payer notre merci en lui disant messie (ou le contraire) et l’on pénétra dans l’enceinte du Grand Théâtre.

Je vous épargne les détails concernant mon appréciation de la pièce, hormis le bref commentaire qu’il était parfois difficile de ne pas se laisser aller sur des divagations catastrophiques du genre « Y a-t-il trop de neige accumulée sur le toit? » et autres « Serons-nous capables de rentrer à l’hôtel? ». De son côté, ma blonde a passé le plus clair de son temps à angoisser sur le temps à l’extérieur mais il est vraiment impossible de la blâmer. Je me souviens avoir moi-même manqué au moins une scène complète tandis que je stressais intérieurement sur le déchaînement d’éléments hivernaux. Notre entente était donc que dès la dernière réplique, nous aurions enfilé nos manteaux et plutôt que d’applaudir à la performance des acteurs, nous filerions vers la sortie au plus vite. Sans surprise aucune, nous sommes arrivés les premiers à la sortie. Aucun taxi à l’horizon. Catastrophe à l’horizon.

Un gardien de sécurité nous assura qu’il avait appelé des taxis et que ceux-ci étaient en route. Mais au fur et à mesure que les spectateurs sortaient de la salle, aucun taxi n’apparaissait. On entreprit nous-même d’en appeler un mais la ligne était continuellement occupée. Les gens ne semblaient pas pressés de sortir et on pouvait observer un peu partout des visages aussi longs et déconfits que les nôtres. Les taxis continuaient de ne pas arriver. Je faisais de mon mieux pour rassurer ma douce que tout irait bien, mais je n’en étais absolument pas convaincu. Au bout d’un moment, un des gardiens de sécurité annonça que plus aucun taxi ne circulait dans les rues de Québec! Enfer et damnation! Les « Qu’est-ce qu’on va faire? » répétés à outrance par ma blonde commençaient à me gruger le système nerveux. Il devait bien rester à ce moment une quarantaine de personnes à l’intérieur du Grand Théâtre, dont plusieurs attendaient visiblement que quelqu’un vienne les chercher. Certains qui s’étaient aventurés à l’extérieur prirent la sage décision de revenir, tandis que d’autres feuilletaient le bottin téléphonique à la recherche du numéro d’un ami, d’un parent ou de toute autre solution qui put sembler propice à les sortir de là.

De notre côté, les solutions n’étaient pas nombreuses. Quelques employés nous suggéraient toutes sortes d’idées dont aucune ne semblait faire l’affaire. N’ayant ni amis ni parents dans la région de Québec, il nous était impossible de faire appel à qui que ce soit pour jouer les sauveurs. Si je comptais à un certain moment sur un bon samaritain pour nous offrir de nous ramener à bon port, il devint clair à compter d’un moment que la politique du chacun pour soi était de vigueur, du moins chez les spectateurs. Tous étaient pressés de rentrer chez eux. Même ceux qui attendaient du renfort familial commençaient à paniquer en disant que leur « lift » était parti de très longues minutes et qu’il restait pourtant tout à côté. Car évidemment, la tempête n’avait pas cessé une seule minute durant le spectacle. Le vent était maintenant si fort qu’il ouvrait à lui seul les portes situées aux deux extrémités du hall d’entrée. Un employé insista pour que nous appelions notre hôtel afin de voir s’ils n’enverraient pas quelque valet à notre secours, mais il n’en fut rien. Nous étions de moins en moins nombreux au sein des murs de l’immeuble et à chaque minute, un ami ou un parent quelconque arrivait et chargeait à son bord un ou deux précieux spectateurs.

On vint ensuite nous proposer de trouver un hôtel plus proche du Grand Théâtre. Quelques personnes étaient déjà au cellulaire tentant de trouver des chambres dans les établissements hôteliers du coin, mais leurs recherches n’apportaient pas grand-chose. Lorsqu’on apprit que le seul hôtel du quartier dans lequel il restait encore des chambres était le Château Laurier, ce qui ne semblait déjà pas une super solution au départ devenait une solution hors de prix. Québec fêtant son 400e anniversaire, les hôtels en profitaient allègrement pour gonfler leurs prix. Nous l’avions constaté déjà au moment où nous en cherchions un pour « booker » notre fabuleux week-end. Or donc, s’il ne restait que le Château Laurier pour accueillir des visiteurs, je n’étais même pas intéressé à savoir combien de centaines de dollars il en coûterait pour une seule nuit. Cette pseudo solution fut donc rejetée.

Plusieurs personnes se tournèrent alors vers les autobus. Il passait derrière le théâtre un autobus qui semblait faire l’affaire de la majorité des réfugiés restant, mais celui que nous aurions pu prendre était situé de l’autre côté complètement, sur Grande Allée. Un employé qui avait essayé de retourner chez lui revint et affirma que Grande Allée était impraticable. Cela devenait de pire en pire. Un gardien de sécurité nous proposa ensuite un plan qui semblait faire un peu de sens. Il s’agissait de rallier l’hôtel Loew’s situé tout près du Grand Théâtre et d’y attendre l’autobus. Au pire, on pourrait y passer la nuit. C’est donc avec un mince espoir que nous nous sommes lancés tête première dans la tempête, avec environ deux coins de rue à pratiquer dans l’impraticable.

Jamais de ma vie je n’ai affronté pareille tempête. Le vent était si fort qu’il me fallait tous mes efforts pour demeurer les pieds au sol. Et pourtant, je n’ai pas le format princesse anorexique! Même ma tuque, pourtant renfoncée au maximum sur ma tête, ne tenait presque pas en place et je devais continuellement la tenir d’une main avant qu’elle ne s’envole! On ne distinguait plus la rue du trottoir, on ne voyait pas à cinquante pieds devant soi et malgré tout on tentait d’avancer dans ce furieux blizzard. Lorsqu’on tourna le coin de la rue devant nous mener à Grande Allée, ce fut encore pire. Le vent sembla doubler de force et j’avais l’impression d’affronter une tornade. Marcher demeurait possible, mais c’était parce qu’on posait les pieds là où le vent voulait bien qu’on les pose. Chaque pas devenait une dangereuse aventure. Je devinais le coin de Grande Allée à peine plus loin de l’endroit où on était et pourtant, je n’arrivais pas à voir d’immeubles, de véhicules, rien. Seule le reflet rouge du feu de circulation nous arrivait à travers le nuage blanc. Il était donc clair que si nous n’arrivions pas à voir les véhicules qui circulaient, ceux-ci ne nous verraient probablement pas non plus. Je n’étais pas partant pour me faire ramasser par une charrue quelconque, et ma blonde eut sans doute le même instinct. Elle m’entraîna à l’intérieur d’un garage d’immeuble demeuré ouvert et pendant quelques courts instants, on put se reposer à l’abri du vent et de la tempête. Le simple fait de contempler la scène extérieure, d’écouter le bruit fracassant du vent contre les parois des immeubles et de songer au chemin qu’il nous restait à faire me mettait dans un état de stress inimaginable. Ce fut ma blonde qui proposa la première de retourner au Grand Théâtre. Je n’en espérais pas tant. En moins de temps qu’il n’en faut à un missile américain pour raser un arbre généalogique, nous étions à nouveau dans le cyclone, cette fois en sens inverse. Par moments, les bourrasques nous poussaient tellement fort que j’avançais comme si j’avais couru alors même que je ne faisais que marcher d’un pas rapide. À notre retour au théâtre, j’avais le souffle tellement coupé par tout le vent que j’avais du avaler malgré mon cache-col qu’il me fallut un bon moment pour récupérer. Les gens qui nous avaient vu revenir nous questionnaient afin de mieux jauger les conditions et prendre une décision quant à leur avenir immédiat. Dans le groupe, une femme enceinte semblait particulièrement désespérée. Puis, les gardiens de sécurité constatèrent que nous étions de retour, et l’un d’entre eux vint nous rassurer en affirmant qu’il n’y avait aucun problème si nous devions passer la nuit au Grand Théâtre. J’avais répété maintes fois à ma blonde que les autorités du Grand Théâtre n’oseraient sans doute pas nous expulser dans de telles conditions, mais je lançais ses paroles sans trop savoir si je faisais dans le vrai ou dans le flot de conneries capitales. Ce fut donc à ce moment que je me sentis relaxer pour la première fois depuis longtemps, et donc sans surprise, l’adrénaline qui me tenait jusque-là laissa sa place aux nerfs qui demandaient maintenant à craquer un peu.

Assis sur le bord des fenêtres du hall d’entrée de l’immeuble, j’accueillis avec énormément de bonheur l’offre d’aller dormir dans une des loges que vint nous faire l’un des gardiens de sécurité. C’est que depuis le début déjà, je craignais que le vent ne parvienne à faire éclater les vitres ou même qu’un objet arraché de son socle ne vienne fracasser les fenêtres de l’entrée et ne blesse le groupe de réfugiés dont nous faisions partie. En quelques minutes, nous étions sous les bons soins de la gardienne de nuit, installés dans une loge au troisième étage, avec même la possibilité de prendre une douche! Il n’y avait évidemment pas de lits, mais deux fauteuils à bascule permettant de s’allonger un peu. Évidemment, le stress vécu au cours de la soirée nous tenait réveillés. Je pris un café pour tenter de me calmer un peu, mais en vain. Seuls dans notre loge, ma blonde et moi parlions, parlions, parlions et bien sûr, le seul sujet était évidemment la tempête. Mille scénarios catastrophes furent abordés, parmi lesquels toute la panoplie des possibilités désastreuses que nous aurions pu affronter si les gens du Grand Théâtre n’avaient pas eu la bonté de nous garder dans leurs murs. Car même de l’intérieur de la loge, on pouvait entendre le vent frapper contre les murs de l’immeuble. Nous étions loin de nous en douter, mais des tonnes d’histoires pires que les nôtres étaient en train d’arriver partout dans la ville et dans le reste de la province. Au bout de plusieurs heures, alors qu’il devait être trois heures du matin, je suis parvenu sans m’en rendre compte à tomber endormi.

Peu avant six heures, l’employée de nuit parvint à nous réveiller – apparemment après plusieurs essais infructueux. Elle qui avait passé une grande partie de la nuit à tenter de rejoindre les diverses compagnies de taxi, elle y était enfin parvenue peu avant de nous réveiller. Cinq taxis seulement circulaient dans la ville entière. La tempête avait fait rage toute la nuit et commençait à peine à baisser d’intensité. Nous avons donc été attendre le taxi en compagnie de l’employé, croyant qu’il prendrait autour d’une heure à arriver, mais ce fut finalement plus de trois heures qu’il prit avant de venir nous chercher. Nous n’étions pas mécontents de rentrer à l’hôtel. Malgré la fatigue extrême, nous étions curieux de voir les images à la télévision, et c’est alors que nous avons constaté combien de chance nous avions eu de pouvoir passer la nuit au Grand Théâtre. En fait, nous nous trouvions déjà extrêmement chanceux, mais de voir l’ampleur de la tempête à la grandeur de la province nous fit encore plus apprécier les bons soins des employés et de la direction du Trident et du Grand Théâtre. D’affronter les vents de 100 km/h ainsi que des pointes à 130 km/h aurait pu s’avérer extrêmement dramatique, ou pire. Une nuit dans une loge fut de loin la plus brillante solution.

Nous sommes restés un jour de plus que prévu à Québec, par la force des choses, passant le plus clair de notre temps à récupérer de l’éprouvante expérience. Pour rien au monde, je ne changerais de place avec des gens qui fêtaient leur huitième anniversaire à bord du Titanic ou de tout événement du genre, mais je doute énormément de vivre un anniversaire dans des circonstances aussi particulières! Un peu à l’image du héros dont nous étions allés voir la pièce, notre soirée du 8 mars ne manquait pas de… panache!

L’eau à la bouche

Publié dans Divers le mars 14th, 2008

Fin de semaine du 7-8 mars 2009. Québec. Un couple d’amoureux déambule sur Grande Allée. On annonçait de la neige en soirée, mais il n’en est rien. La tempête, on le saura plus tard, se gardait en forme pour le lendemain. Notre couple d’amoureux se dirige lentement vers le restaurant Le 47e Parallèle, l’heureux élu d’une brochette d’endroits tous plus alléchants les uns que les autres. L’homme du couple, on le devine, c’est moi. La journée a été absolument délicieuse jusque-là, et la suite de la soirée semble des plus prometteuses. Elle sera à la hauteur. Du moins, la soirée du 7…

L’arrivée au 47e se fait en douceur. La marche de l’hôtel au restaurant a été moins longue que prévue. Nous avons néanmoins l’estomac dans les talons et le menu, avec lequel nous sommes déjà familier grâce à l’Internet, nous a mis en appétit depuis le moment où notre choix s’est arrêté sur ce restaurant-là. La carte des vins, je l’apprendrai plus tard en feuilletant quelques papiers à touriste à l’hôtel, est l’une des plus chères en ville. J’aperçois des bouteilles à plus de 400 dollars, et je n’en suis qu’à la troisième page. Je n’ose aller plus loin de peur d’en trouver une qui dépasse le prix de notre loyer. Ma blonde suggère un vin africain, qui me convient mieux que South Eastern, Grange, Shiraz, 1997 à 735 dollars la bouteille.

Mais il faut d’abord se choisir un apéro. À ce chapitre, je serai un peu plus gâté que ma douce. Son Vodka Martini ne lui procurera pas le presque orgasme du Kir Cassis que j’ai choisi de commander. Ce n’est pas la première fois que j’ose ingurgiter ce breuvage, je suis donc bien placé pour faire des comparaisons. Celui qu’on me sert au 47e me donne aussitôt l’impression d’avoir été arnaqué à toutes les autres occasions où j’ai bu ce que je croyais être un Kir Cassis. C’est un véritable délice, le bonheur fait liquide. Je prends énormément mon temps pour le siroter, parce que j’ai sincèrement de la difficulté à croire à chaque gorgée que je ne me suis pas imaginé cette incroyable saveur. Et à ma grande surprise, tout est bien réel…

Vient ensuite le moment de l’entrée. Pour ma blonde, ce sera une crêpe fine asiatique parfumée au curry, émincé de canard laqué au miel et hoisin. Pour moi, un étagé végétarien d’aubergines, de champignons, de tomates et feta, tuile au cheddar que l’on aurait tout simplement pu appeler morceau de paradis et feta, tuile au cheddar ou quelque chose dans le genre. Je vous en parle, et j’en bave encore. J’aurais tout aussi pu prendre la salade de légumes froids et samosa aux pommes de terre, vinaigrette épicée au piment sambal celek, mais il semble que ma vue se soit carrément arrêtée au mot « aubergine » en parcourant le menu. J’aimerais donc mieux les aubergines que les samosas? Dur à croire… mais c’est vrai que pour une aubergine, je ferais bien des folies! Ainsi donc, l’entrée n’est qu’une suite logique de l’apéritif en termes de qualité et de goût exquis. Oui vraiment : exquis.

Ma mémoire m’interdit de me rappeler avec justesse l’instant où le vin africain est venu remplacer les apéritifs, mais si je devais choisir lequel, entre mon Kir Cassis et mon verre de Fleur du Cap 2004 (un Merlot) était le meilleur, je serais profondément embêté. Autant je n’avais jamais goûté un Kir aussi fantastique, autant il en va de même pour ce vin. Jusque-là, très peu de vins pouvaient se vanter de m’avoir amené au septième ciel. Le Fleur du Cap n’a pas fait que m’y amener : il m’y a déposé aux premières loges à chaque gorgée. Ce n’était pas un vin, c’était un nectar des Dieux : ce n’est pas possible autrement! Et dire qu’il existe un autre vin d’Afrique du Sud dont le nom est Le Bonheur. J’ose à peine imaginer à quelle vitesse celui-là m’aurait transporté au royaume de l’extase!

À ce stade de la soirée, il était difficile de croire que le repas principal aurait le culot d’être aussi parfait que tout ce qui l’avait précédé jusque-là. J’ignore si le suprême de volaille tandoori sur riz basmati aux lentilles, avec sa marinade au yaourt et aux épices indiennes choisi par ma belle a eu le même effet que mon mignon de bœuf farci au chèvre et lardons rissolés et sa sauce aux trois poivres a eu sur ma personne, car dès la première bouchée, j’ai littéralement été propulsé sur un nuage! J’ai appris ce soir-là qu’on pouvait concrètement déguster de l’orgasme. On m’en a personnellement servi à chaque instant dès qu’un aliment comestible trouvait son chemin jusqu’à ma table. La soirée entière s’est déroulée avec ce degré irréel de merveilleux et de perfection. Même le service était des plus incroyables. Le garçon qui nous amenait chacun des plats prenait le temps de décrire chaque morceau se trouvant dans nos assiettes. C’est ainsi que j’ai pu apprendre que la pomme de terre accompagnant mon plat principal était à la Dauphinoise. Ne craignez rien : elle était tout aussi délicieusement hallucinante que tout le reste. Notre serveuse était du même calibre au niveau service, mais n’allez pas le répéter à ma brune préférée : elle s’imaginerait des choses…

Pour ce qui est des desserts, j’ai longuement hésité puisque l’assiette de fromages fins du terroir québécois avait ma préférence à l’origine. C’est seulement la crainte d’y trouver un bleu et d’ainsi gâcher une soirée parfaite qui m’a fait changer d’avis. En face de moi, la belle jeune fille qui partageait ma table ce soir-là (et tous les autres, vous pouvez être jaloux!) optait pour le nougat glacé au Pralinée, glaçage au chocolat blanc et crème velout (si c’est une faute d’orthographe, je l’ai empruntée au site web du 47e). Mon choix s’arrêta sur le tempura de glace au lait de coco et gingembre, accompagné de fruits exotiques au sirop de citronnelle et tuile au sésame. Il fut, évidemment, aussi paradisiaque que le reste.

Le repas n’était pas terminé que déjà, j’avais décrété ne jamais avoir mangé dans un aussi bon restaurant. J’ai par la suite poussé l’astuce jusqu’à déclarer qu’il était improbable que je trouve un restaurant à l’avenir qui puisse provoquer en moi un aussi grand bonheur gustatif. Moins d’une semaine après cette incroyable soirée, je reste convaincu de la véracité de mes deux affirmations. D’écrire ce trop bref résumé a remué en moi les saveurs goûtées ce soir-là et j’entends depuis un bon moment mon estomac me lancer des bêtises pour avoir réveillé en lui les doux souvenirs d’un repas dont il doute pouvoir en absorber un d’aussi intense qualité dans le futur.

Hormis, bien sûr, ceux de ma blonde… que je vais d’ailleurs aller retrouver, non au 47e Parallèle, mais au lit, ce qui ne m’empêchera pas de m’installer tout contre elle, et en… parallèle!

Les Américains et le hockey…

Publié dans Divers le janvier 27th, 2008

Ils ont beau posséder 24 des 30 formations de la Ligue Nationale de Hockey et ils ont beau se trouver hot d’avoir des franchises en Arizona et à Nashville, reste que les Américains ne comprennent pas grand chose à notre sport national. Ils ressentent continuellement le besoin d’américaniser ce sport, que ce soit par des demandes de changements de règlements qui n’ont aucune raison d’être ou par l’ajout insensé d’attraits typiquement U.S. comme ces cheerleaders à pompon qui se trémoussent pendant les arrêts de jeux pour les deux équipes situées en Floride (l’État d’abrutissement par excellence, s’il en est). Une autre preuve m’en a été donné encore récemment lorsque j’ai aperçu deux employées pelleter la neige autour du filet des gardiens, un boulot effectué partout où l’on joue au hockey. Nulle part ailleurs voit-on effectuer ce boulot par deux jeunes femmes presque nues, vêtues comme des danseuses avant d’entrer sur scène. Les pauvres devaient être frigorifiées! Mais nos amis américains ont besoin de se faire entertainer, et quoi de mieux que de leur envoyer des pitounes plein la figure pour les satisfaire pleinement!

Une fois de plus, ils viennent de nous montrer à quel point ils n’ont que faire du hockey traditionnel. Ils ont à nouveau transformé le concours d’habiletés du match des Étoiles en formule magique à la Wal-Mart, un espèce de consommé de tout et de n’importe quoi mais surtout de n’importe quoi. Traditionnellement, ce concours d’habileté servait à montrer le talent brut des joueurs, patineurs et gardiens, et l’on y voyait des joueurs s’affronter pour déterminer le patineur le plus rapide, celui dont le tir était le plus précis, le plus puissant, et ainsi de suite. Comme le match était organisé à Atlanta cette année, ils se sont assurés que les spectateurs locaux n’allaient pas s’ennuyer. Peu importe si les millions de Canadiens qui suivent l’événement s’emmerdent : si Ted Turner trouve ça bon, eux sont contents! Ainsi donc, il fallait bien ne rien comprendre au hockey sur glace pour trouver un peu de saveur à cette soirée. L’amateur que je suis avait plutôt l’impression d’être dans un restaurant McDonald’s qui tentait de servir de la fine cuisine. Infect!

Évidemment, ils n’ont pas perdu de temps à nous montrer leur incompréhension totale du sport. Dès la description de la première épreuve, on croyait lire les règlements du football américain tant ça paraissait compliqué. De fait, quand les joueurs se sont exécutés, il fallait se pincer très fort pour réaliser qu’on ne rêvait pas. C’était la rencontre du hockey et de l’absurde! Bien qu’il ne s’agissait que d’une seule épreuve, elle forçait une combinaison d’épreuves débutant par du patinage de précision en dribblant avec la rondelle avant de remettre à un joueur qui y allait de 4 tirs sur réception de la ligne bleue avant de filer dans le coin pour passer le disque à un troisième joueur qui devait soulever la rondelle par-dessus un obstacle et ainsi la tirer au fond d’un petit filet (miniature serait même le mot), puis il se précipitait et refilait quelques rondelles au gardien qui, d’à-côté de son propre filet, tentait de marquer dans le but adverse. Vous avez bien compris? Quel rapport avec le hockey?!? Un tout petit filet?!? Des gardiens qui tirent au but?!?!?!?!? Misère…

Là ne s’arrêtait pas le ridicule. Il y a bien eu une épreuve du patineur le plus rapide. Habituellement, les joueurs désignés faisaient un tour de patinoire et l’on comptait les chronos les plus rapides pour déterminer les gagnants. Cela était sans doute trop banal à leur goût. Le concours a été revu et amélioré pour le pire, puisque deux patineurs s’affrontaient à chaque vague. Les joueurs choisis devaient patiner du fond de la zone à… la ligne rouge! Nous avons donc eu droit à diverses vagues de patineurs dont on n’a jamais eu le temps de voir la grande rapidité puisque le tout était terminé en 4,5 secondes! C’était grandiose d’imbécillité et aussi abrutissant qu’une demie-heure de télévision à Fox. De plus, la confusion régnait tout au long de l’épreuve. Ainsi, même si l’on avait pu voir clairement le joueur x battre de vitesse le joueur y, le joueur y était déclaré gagnant et passait à la ronde suivante. Les commentateurs de RDS n’y comprenaient rien et avec raison puisqu’il n’y avait rien à comprendre. Rien, sinon le désir profond de tout américaniser pour que ce soit wonderful et so much fun!

Comme il fallait s’y attendre, le clou du spectacle nous fut présenté à la toute fin. L’habituel concours d’échappées, toujours spectaculaire et grandement apprécié, a fait place à une parodie de hockey, insignifiante d’insignifiance purement américaine. On avait décidé qu’un jury était nécessaire afin de juger de la performance des joueurs lors de leurs échappées. Ainsi, deux anciens hockeyeurs, un acteur et un joueur de basketball (qui semblait se demander ce qu’il faisait là) regardaient chaque joueur s’élancer et tenter de déjouer chaque gardien. Au début, les joueurs semblaient penser qu’il s’agissait là d’un banal concours d’échappées, mais ils ont rapidement déchantées. Leurs feintes habituelles leur valurent des notes affreuses de 1, 3 ou 4 sur 10. Un des joueurs marqua même un but mais fut bafoué par le fameux jury qui lui attribua des notes parfaitement ridicules. Cela força les joueurs à s’interroger sur ce qu’ils devaient faire, et on leur fournit rapidement des explications. Il ne s’agissait pas de filer seul vers le gardien et de marquer, mais il fallait le faire de façon unique, spectaculaire et digne du Cirque du Soleil. Dès lors, chaque joueur s’exécuta de manière de plus en plus ridicule, l’effort demandé étant si grand qu’il devenait impossible de marquer. Résultat : plus les joueurs faisaient des pitreries, plus le jury se montrait généreux. Sans avoir marqué un seul but, Alexander Ovechkin affronta Ryan Getzlaf en finale. Ovechkin fut déclaré gagnant pour la simple raison qu’il comprit qu’il fallait tout faire sauf jouer au hockey. Par deux fois, il se présenta devant le gardien, plaça le disque sur la palette de son bâton, l’envoya haut dans les airs et tenta de marquer en frappant la rondelle à la manière d’un joueur de baseball. Du baseball!!! America’s pastime! La foule était en délire et le jury lui vota des notes de 9, 8, 9 et 9 comme s’il venait de voir là la plus époustouflante feinte de la soirée. Du baseball au hockey, pourquoi pas! Venant du pays qui est capable de monter Star Wars, Le Seigneur des Anneaux et même Titanic en comédie musicale, il ne faut plus se surprendre. Mais s’en désespérer, ça oui, on peut.

Et dire qu’ils essaient de plus en plus d’amener une équipe à Las Vegas. Ouf… Je n’ose imaginer à quoi ressemblera le hockey ou du moins le match des Étoiles dans cinq ans. Sans doute les joueurs devront-ils patiner rapidement, arriver le premier au micro, chanter ou danser avant de s’élancer seul vers le gardien et sauter au trampoline tout en essayant de déjouer la gardienne presque nue? Cauchemar…

Une baffe en pleine gueule

Publié dans Divers le décembre 5th, 2007

Et même deux! Parfois, même les bonnes nouvelles frappent fort. C’est le cas de celle que j’ai appris aujourd’hui. Quand on m’a annoncé qu’à peu près n’importe qui pouvait aujourd’hui être répondant dans une demande de passeport, je n’y ai absolument pas cru. Voyons donc! Ce n’est pas par principe ou par conviction que je me refusais d’y croire, mais par expérience. J’ai donc du aller vérifier par moi-même, et je dois admettre qu’on m’a effectivement dit la vérité sur le sujet. J’en suis doublement sonné.

La nouvelle date du 1er octobre 2007. On y annonce que l’honorable Maxime Bernier, ministre des Affaires étrangères, a annoncé la nouvelle politique sur les répondants pour les requérants de passeports canadiens. Cette nouvelle politique me jette carrément sur le cul! Car cette nouvelle politique permet maintenant à la majorité des titulaires de passeport canadiens adultes vivant au Canada ou aux Etats-Unis de servir de répondants. Hein? Quoi? Pouvez-vous répéter la chose dans ma bonne oreille? Pouvez-vous me le crier fort? Me pincer? Me retourner dans le temps?!?

Cette « bonne » nouvelle me fait l’effet d’une douche froide. En tant qu’ancien requérant de passeport canadien, je me sens à peu près comme quelqu’un qui regarde son ancien agresseur sortir de prison allègrement. Bon, mon cas est disons moins dramatique, mais c’est dans l’absurdité de la situation que je me permets cette étrange comparaison.

Car si dorénavant n’importe qui peut servir de répondant à n’importe quoi, il est une époque encore récente où trouver un répondant était aussi compliqué que grimper l’Everest en chaise roulante. J’exagère? Pourtant non. Cette bonne nouvelle ramène de douloureux souvenirs.

Été 2002. Ma sœur qui est en France pour étudier me lance une invitation de rêve : la rejoindre à Paris et profiter avec elle de l’appartement d’une amie pour passer quelques semaines (deux ou trois?) dans l’Hexagone. Pour moi, la question ne se pose même pas! C’est un oui affiché, quitte à y laisser mon emploi et m’endetter un peu. L’aventure n’aura pourtant jamais lieu. Pourquoi? Parce que personne dans mon entourage à l’époque ne pouvait jouer pour moi l’important rôle du répondant.

Le tout s’est à peu près déroulé au cours d’une seule et même journée. Ce fut et de loin la plus longue journée de ma vie. En moins de douze heures qui en parurent cinquante, j’avais parcouru la ville dans tous les sens, couru de tout bord tout côté et téléphoné à des dizaines de gens. J’avais même eu la chance de trouver une personne qui était prête à m’avancer l’argent nécessaire à l’achat des billets d’avion, somme que je n’avais pas tout à fait à ce moment-là. Ce fut là le seul moment joyeux de cette ahurissante journée.

Cela promettait pourtant d’être facile. Tout ce que j’avais à faire, c’était remplir une demande de passeport, payer un extra pour l’avoir de façon urgente, trouver au moins un billet aller pour la France, préparer mes bagages et essayer de trouver un peu de sommeil avant le départ que je prévoyais pour environ trois jours plus tard. Ce n’était pas être trop optimiste, c’était ignorer les absurdités d’un système dans lequel je n’ai à peu près jamais cadré.

Dès la première heure, je me présentais au Bureau des Passeports près du Complexe Desjardins. Une foule immense s’y trouvait déjà, mais rien ne pouvait alors gâcher mon allégresse. Une heure plus tard, j’avais les papiers pour une demande de passeport en main et je revenais à la maison pour les remplir au plus vite. Premier accrochage : la photo. Je savais que certaines pharmacies offraient le service de photographie pour les passeports. Je pris donc le téléphone pour contacter les trois ou quatre pharmacies situées à quelques centaines de mètres de chez moi. À l’une d’entres elles, on n’offrait plus le service depuis quelques semaines. À l’autre, on ne l’avait jamais fait mais on m’assurait que leur succursale au nord de la ville offrait le service. À la troisième, on me recommandait la première. Mais ça n’était pas assez pour m’arrêter. En moins de vingt minutes, j’étais de retour dans l’immeuble du Bureau des Passeports où un photographe caché au sous-sol nous concoctait de jolies photographies de passeport en moins de cinq minutes. Je commençais déjà à voir la Tour Eiffel!

La course continuait à une vitesse folle. Rentré à la maison pour continuer d’y remplir ma demande de passeport, il me fallait ensuite trouver deux personnes ne faisant pas partie de ma famille et que je connaissais depuis assez longtemps (était-ce deux ou cinq ans?). Comme il me fallait leurs coordonnées complètes, je dus donc faire d’autres téléphones. Il n’était pas encore dix heures du matin. J’achevais presque de remplir ma demande, mais il se posait déjà le grave problème monétaire. J’obtins de ma mère une coquette somme fort généreuse, mais à laquelle il faudrait quelques jours avant de la voir dégelée du congélateur bancaire. Afin de pallier à ce détail trop gênant à mon goût car il menaçait de retarder mon départ, je contactais une amie avec l’idée folle d’obtenir d’elle un prêt suffisant pour couvrir les lourdes dépenses liées à un tel voyage. À ma grande satisfaction et également surprise, celle-ci accepta sans rechigner. Il me fallait donc la rencontrer le jour même afin qu’elle puisse me donner l’argent. Je voyais déjà la pyramide du Louvre!

La course folle des téléphones se poursuivait. J’appelais un ami qui a voyagé énormément pour apprendre la meilleure façon de me procurer un billet en partance pour la France. Nanti de l’adresse de son agence de voyage, je pouvais donc poursuivre mon rêve en continuant d’emplir ma demande de passeport. Puis, il était l’heure de partir pour rencontrer ma généreuse amie. Celle-ci n’avait qu’à passer à la banque durant sa pause, mais il y eut un léger contretemps : l’établissement était tellement bondé qu’il était impossible pour elle d’attendre tout ce temps. Après avoir discuté un peu avec elle, il fut décidé qu’elle irait plus tard dans la journée et que je n’aurais qu’à repasser le lendemain. Cela ne m’inquiétait même pas. Châteaux de la Loire, me voilà!

C’est à mon retour de ce rapide dîner que les choses commencèrent à déraper. Courant encore comme un fou furieux à travers la ville, ma destination suivante était donc l’agence de voyage. Je souhaitais à tout prix partir dans les quelques jours suivants. Nous étions le lundi, et il était impératif qu’avant le lundi suivant je sois parti pour la France. L’homme qui me servait était bien prêt à m’aider, mais il était très inquiet du fait que je n’avais pas encore de passeport. C’était pour moi un détail qu’il semblait prendre très au sérieux. La suite allait lui donner raison. Néanmoins, il chercha pour moi un billet mais il refusa de me le vendre tant et aussi longtemps que je n’aurais pas de passeport. Je lui promis donc de revenir deux jours plus tard, l’outil entre les mains, afin d’acheter au plus vite un billet pour n’importe quelle ville française, quitte à ensuite rallier Paris par train. Je me voyais déjà dans le TGV Nice-Paris!

Mais l’agent de voyage avait semé le doute. Je rentrai donc à nouveau afin de terminer de remplir ma demande de passeport. Le nœud que j’allais frapper est encore coincé aujourd’hui. Arrivé à la case où l’on demandait la signature d’un répondant, je me mis à lire attentivement les instructions. Le répondant se devait d’être quelqu’un d’une certaine importance et qui me connaissait depuis deux ans. Mais un répondant ne pouvait pas être un simple ami; il devait également avoir un métier du genre avocat, juge, maître de poste, recteur d’université, directeur de Collège, médecin, dentiste, etc… J’étais encore loin de me douter du cauchemar qui m’attendait. Mais on pouvait sentir les nuages au-dessus de Nice, déjà…

J’avais beau faire le tour de mon entourage et de mes connaissances, personne ne correspondait à la définition de répondant selon le gouvernement canadien. Je pris donc l’initiative d’essayer les différentes options qui s’offraient à moi. Comme on y spécifiait qu’un pharmacien pouvait servir de répondant, je me présentai donc à la pharmacie du coin où j’avais l’habitude de prendre mes médicaments. Le mur contre lequel je m’écrasai une première fois était solide! La dame qui me répondit a continué de hanter mes cauchemars par la suite. Celle-ci se fit un plaisir de me dire, après avoir regardé dans mon dossier, qu’il était impossible que ce pharmacien-là me serve de répondant. Pourquoi? Selon mon dossier, il n’y avait pas deux ans d’écoulés depuis la première fois où il m’avait drogué en suivant la recommandation d’un médecin. J’eus beau argumenter, elle ne voulait rien entendre. Ce fut elle la première qui me servit un discours hallucinant d’imbécillité : « Quoi, vous ne connaissez aucun médecin, juge, avocat? Vous n’avez pas un ami qui soit comptable agrée? Aucun cousin qui soit dentiste? Voyons donc! Tout le monde a un dentiste quelque part dans sa famille! » Mes explications comme quoi dans ma famille, on n’est ni dentiste ni pilote d’avion ne lui suffirent pas et elle me chassa de sa pharmacie comme un malpropre. Paris commençait de me glisser entre les doigts…

De retour à la maison, je poursuivis la tonne d’appels afin de me faire conseiller par tous ceux que je pouvais rejoindre. Un cousin avait brièvement été avocat mais n’exerçait plus depuis longtemps; l’amie de ma blonde était bien comptable, mais n’était pas encore « C.A. »; la liste de mes possibilités s’effilochait devant mes yeux, à mesure que mon désarroi devenait aussi imposant que la Tour Eiffel. J’optai donc d’appeler à la source même, c’est-à-dire au gouvernement, afin de me faire éclairer sur cette absurdité. Loin de régler mes problèmes, ce coup de fil me valut mon second discours du « Quoi? Vous ne me ferez pas croire que vous n’avez pas un ami ingénieur? Un oncle juge? Un grand-père chirurgien? Voyons donc, monsieur, vous charriez! ». Je charriais. Ça venait d’une experte en la matière, elle savait donc de quoi elle parlait : 26 millions de Canadiens, il fallait qu’elle tombe sur le seul du lot qui ne connaissait que des nobodies et autres tarlas sans intérêt.

Point encore découragé tout à fait, je poursuivais mes recherches avec énormément d’acharnement.

Le directeur de ma banque? « Il ne peut plus être répondant depuis le 11 septembre! »

Le directeur du Cégep que je fréquentais depuis 7 ans? « Il doit vous connaître intimement! » Qui connaît son directeur de Cégep intimement, sinon un neveu qui fréquente l’établissement?

« Oui mais le directeur de votre université n’a pas besoin de vous connaître! » Je ne fréquentais pas l’université!

« Votre dentiste! » Elle était à Jonquière. Et ne me connaissait pas depuis 2 ans.

« Votre maître de poste! » De kessé?

« Votre avocat! » En n’ai pas. Donc, si j’avais commis un crime, je serais parti pour la France?

« Votre médecin de famille! » Qu’est-ce qu’on fait quand on déménage 4 fois en 3 ans?

Une à une, toutes les portes se refermèrent. J’ignore qui le dernier planta le clou dans le cercueil de mes espérances, mais la soirée fut d’une tristesse à mourir. Ni moi, ni tous ceux qui souhaitaient m’aider de bon cœur n’arrivions à trouver une faille dans le système. Impossible : on ne peut trouver de faille dans la faille elle-même.

Adieu Paris, Montmartre, Charles de Gaulle, la tour à Gustave, la rive gauche, la Gare du Nord, les Champs-Élysées… Putain…

Cinq longues années se sont écoulées. Ne m’en suis toujours pas remis. Depuis, une amie de ma blonde est maintenant C.A., on lui doit d’ailleurs nos passeports. J’ai également un dentiste qui serait sans doute en mesure de le faire. Je connais même un douanier, étaient-ils autorisés? Sans doute. Mais ce n’est pas leur faute, bien au contraire. Qui penserait à porter le blâme sur eux? Voyons, j’étais le seul à blâmer! Comment ai-je pu ne pas choisir mes amis parmi le cercle des futurs ingénieurs au secondaire? Pourquoi n’ai-je jamais invité mon directeur de Cégep aux danseuses? Pourquoi n’ai-je pas simplement tenté de voler une voiture à 16 ans? J’y aurais connu un avocat!

J’ai raté cette fois-là un voyage qui aurait été idéal. Outre les billets d’avion, il y aurait possiblement eu très peu d’hôtels à payer, et on se serait vraiment beaucoup amusés. Bon, j’ai maintenant un passeport et je pourrais donc quitter le pays sans problème. Mais les conditions ne sont pas les mêmes qu’à l’époque. J’irai peut-être un jour, du moins je l’espère. Il me faudrait dévisser le couvercle du cercueil de mes espérances…

Voilà pourquoi je digère un peu tout croche la nouvelle politique canadienne concernant le répondant. Qui sait, c’est peut-être ce dont vous aviez besoin pour laisser tomber vos amis juges et vos voisins avocats que vous ne pouviez pas sentir?

La mère qui se tenait debout

Publié dans Divers le décembre 3rd, 2007

Depuis au moins une heure et sans doute un peu plus, je suis habité d’un air de classique plutôt surprenant. Il s’agit ni plus ni moins du Stabat Mater de Pergolesi. Vous comprendrez que j’en suis moi-même étonné, étant athée jusqu’au bout des ongles, mais voilà, le morceau s’est mis à jouer dans mes oreilles sans aucune raison apparente et il m’a fallu faire quelques recherches pour trouver le nom de l’œuvre et celui de son compositeur.

Pourtant, hier à peine, les oreilles me bourdonnaient au sortir du party de Noël de bureau de ma blonde. La musique y était assourdissante à un point tel que j’en avais des vertiges, comme si mon sens de l’équilibre en était affecté. Même si je ne danse absolument pas – j’ai sans doute tout donné dans une autre vie – je comprends que mes congénères s’y sentent obligés et je respecte leur désir d’aller gesticuler en groupe au son des plus grands succès de boum boum de ces trente dernières années. Des heures après être parti de cette soirée haute en vacarme, je ressentais toujours un bourdonnement intense. Une heure de plus dans cette fête, et je me tryphontournesolisait pour de bon!

Mais là, je vois difficilement ce qui a pu me mettre un hymne chrétien dans la tête. Je n’ai vu aucun film qui comptait cette musique au programme et bien que je sois certain avoir vu au moins un film qui utilisait cet air à un moment ou à un autre, je serais incapable d’en nommer le titre. L’air doit donc provenir d’ailleurs. Mais que signifie donc Stabat Mater, exactement?

Il s’agit d’une prière dont le nom est une abréviation de Stabat Mater dolorosa, son premier vers en latin, qui se traduit apparemment ainsi : « La Mère des douleurs se tenait debout ». Tiens donc… Apprendrais-je dans les prochaines heures le trépas d’une femme qui s’est tenue debout? Car pourquoi ai-je cet air en tête depuis une heure ou deux? Et pourquoi précisément la version de Pergolèse? Assurément, il ne s’est pas infiltré dans mes oreilles durant ce fameux party de Noël musical à souhait!

Pour ceux qui ont besoin de se faire rafraîchir la mémoire – tout comme moi, précédemment – visitez YouTube. Pour une raison qui m’échappe, je suis incapable de faire fonctionner ici le lien. Stabat Mater et Pergolesi; vous aurez ainsi un aperçu du spectacle qui se déroule sans cesse dans mes oreilles depuis une centaine de minutes.

Sur ce, je me souhaite bonne nuit. Car si les deux dernières heures ne sont qu’un aperçu de ce qui m’attend en songes, je peux d’ores et déjà aller me préparer du maïs soufflé…