Ceux qui me pratiquent depuis assez longtemps savent que j’ai un petit côté incontrôlable et qui refait surface une fois de temps en temps, question de me mettre dans une position où je ne comprends rien à rien. Il s’agit bien sûr de certains pressentiments qui ont l’étrange tendance de se concrétiser. Pas question de tous les énumérer ici, mais ceux-ci tournent souvent autour de la mort, thématique dont je viens à peine de saisir qu’elle forme le point commun de la grande majorité de ces « visions », pour ne pas dire toute la gamme au grand complet.  

La dernière en date me laisse assez perplexe, encore une fois. Il y a quelques jours, autour de vendredi, je crois, j’ai ressenti une nette impression que le monde du cinéma allait perdre plusieurs membres importants en l’espace de très peu de temps. Oh, ça ne paraît jamais aussi clairement tout de suite. Ça commence d’abord par une impression vague accompagnée de pensées incompréhensibles, puis ça joue à se répéter en boucle. Quand je me rends compte que mes pensées sont soudainement occupées uniquement par ces impressions que je ne contrôle pas, j’essaie de penser à autre chose, mais cela ne chasse à peu près jamais les pensées étranges qui m’habitent alors depuis quelques instants. Il est difficile d’interpréter clairement ces images ou émotions qui sont vagues, même si elles finissent toujours par devenir un peu plus claires.  

Or donc, vendredi, il m’est venu cette étrange impression que le monde du cinéma allait connaître des deuils répétitifs. J’ai pris la chose avec un grain de sel, comme souvent, en me disant qu’Hollywood allait sans doute perdre quelques vieux croûtons de l’ère du muet, des noms dont personne ne se souvient mais qu’on ne lasserait pas de nous raconter la filmographie aux nouvelles. Évidemment, ça ne s’est pas tout à fait déroulé de cette façon.  

Ce matin, j’apprends avec un certain effarement le décès du réalisateur Michelangelo Antonioni. Pas que ce soit surprenant – il était âgé de 94 ans – mais voilà un autre monstre sacré du cinéma qui s’éteint en l’espace de quelques jours. Depuis dimanche, le réalisateur entres autres de Blowup est le troisième important personnage du septième art à disparaître, après l’acteur français Michel Serrault et le réalisateur suédois Ingmar Bergman. Simple coïncidence? J’ose espérer. Mais après une énième « vision » semblable, je ne sais plus quoi penser. Certes, je ne me qualifierai pas de prophète. J’ai encore peine à croire que je subis ces pressentiments – je dis subir car je ne les contrôle en rien – et chaque fois qu’un nouvel épisode survient, je suis totalement effaré et pris par surprise. Je devrais peut-être m’y habituer, après tout, il serait plus que temps. Mais un tel, comment dit-on, talent, don, ou autre? Enfin, une telle chose demeure un peu effrayante. Car apprendre quelques jours à l’avance le décès de personnalités du cinéma est plutôt léger en comparaison de certaines des autres visions qui m’ont hanté au fil du temps. Prévoir, quinze secondes à l’avance, la crise cardiaque de Michel Noël lors d’une émission de télévision live, était autrement plus troublant, surtout pour un adolescent. J’ai, depuis, vécu des séances Nostradamusiennes encore plus inquiétantes.  

Enfin, relativisons. Ce qui est traumatisant dans tout ça, c’est évidemment d’apprendre un événement avant qu’il n’ait eu lieu (hormis quelques épisodes où la vision concernait un événement dont je ne pouvais pas être au courant). Quel espèce de logique y a t-il à cela? Je n’en vois tout simplement pas. De tels événements échappent, du moins selon moi, à toute logique et à toute explication que je voudrais scientifique. Mais l’athée convaincu que je suis a de la difficulté à accepter les explications mystiques que certaines personnes ont tenté de donner à mes expériences personnelles. Alors, qu’est-ce donc? Comment qualifier ces visions, ces rêves éveillés qui finissent par trouver un écho hélas trop concret dans la réalité? Si je n’avais vécu qu’une poignée d’expériences semblables, je n’en ferais pas un cas, mais ces situations inexplicables se sont amoncelées au fil des ans. Si seulement j’avais des visions de l’intérieur d’un harem, mais je fais plutôt dans le macabre…  

En attendant le prochain film/vision sur l’écran de mes nuits blanches, j’essaie de prendre la chose avec un grain de sel en me disant que si jamais on perd le câble, je pourrai toujours me taper une chouette séance de cinéma s’il prend plaisir à ce « don » de se manifester ce soir-là.