Conneries journalistiques

C’était récemment le premier anniversaire de la tuerie de Dawson. Bien évidemment, on a eu droit à de nombreuses émissions spéciales ainsi qu’à des articles à n’en plus finir pour commémorer ce tragique événement. Ce qui a le plus retenu mon attention, c’est un reportage à Radio-Canada sur la couverture médiatique à l’époque. Si vous ne l’avez pas vu, il faut le voir sans faute. Prenez quelques minutes, et regardez le ici .  

Naturellement, un tel reportage a fait réagir plusieurs journalistes, même ceux qui n’étaient pas visés. Parmi ceux-ci, Patrick Lagacé a publié un texte qui m’a laissé pour le moins perplexe. D’ailleurs, je n’ai pas été le seul. Parmi la multitude de réactions laissées sur le site, personne ne semble lui donner raison, et ça n’est pas surprenant. Patrick Lagacé y va de quelques affirmations aberrantes. Plutôt que de lui répondre directement sur le site et aussi parce qu’un premier essai a été infructueux, je me permets de vous inviter à le lire ici, ainsi que ma réaction par la suite.  

 

Une fusillade est un événement hautement public. Elle devient, la victime, un personnage public hautement récalcitrant, soit, mais un personnage public. Elle va être photographiée et filmée. On peut s’en émouvoir autant qu’on veut, c’est comme ça. 

Ah bon? Parce qu’une personne se fait tirer dessus par un inconnu, elle devient un personnage public? J’ai comme un problème avec ça. Et puis, quelle est cette idée comme quoi une fusillade est un événement hautement public? Celle de Dawson, certes, mais il y a plusieurs fusillades qui éclatent un peu partout et dont on entend à peine parler. Quand des jeunes, à la sortie d’un bar, se mettent à se tirer dessus, on a droit à un court reportage rapportant brièvement les faits, et ce, que la fusillade ait fait un mort, un blessé ou rien du tout. Dernièrement, lorsqu’un père de famille s’est fait descendre devant son fils de cinq ans, on en a entendu parler, d’accord, mais ni le père, ni le fils, ni même la femme du défunt ne sont devenus des personnages publics. À moins d’avoir manqué la scène, je ne me rappelle pas avoir vu une foule de journalistes camper devant le domicile/scène de crime, en attente d’une entrevue-choc avec l’un des membres de la famille. A-t-on seulement nommé la victime dans cette histoire? Et pourtant, il y a eu mort d’homme, et par balles en plus! C’est une fusillade, autrement moins spectaculaire que celle de Dawson, mais qui a fait une victime également. Comment? Ce n’est pas une fusillade, c’est un meurtre? Et la victime à Dawson, c’est pas un meurtre, alors?  

Mais trève de Lagaceries. La couverture médiatique globale de la tuerie de Dawson m’a écoeuré à un point tel qu’un an plus tard, je continue de mal la digérer. Comme ces images de Kimver Gill, montrées à répétition à répétition à répétition à répétition à répétition à la télévision. Était-ce nécessaire? Aujourd’hui, je me rends compte que ces images me hantent. Je les ai beaucoup trop vues pour arriver à les oublier, et pourtant, je n’ai pas cherché à les voir. Il suffisait d’allumer le téléviseur pour être inondé des photos qui continuent encore d’être montrées, à mon plus grand désarroi. Si, au contraire, je ne les avais vu qu’une seule fois, la poussière serait retombée sur tout ça et, sans oublier l’événement, sans oublier les victimes, j’en serais venu à oublier les traumatisantes images d’un tueur dans des poses cauchemardesques. Mais voilà, on ne m’en a pas laissé l’occasion. Désormais, je n’ai plus besoin de l’aide des médias pour soudainement revoir ce jeune homme, l’arme au poing et pointant son viseur à la caméra. Sans doute une image que certaines des victimes ont vécue pour vrai, dans un instant d’horreur surréelle. Que ressentent ces gens lorsqu’ils voient, encore et encore, les mêmes clichés du tireur lorsqu’on nous les repassent à la moindre excuse aux nouvelles?  

Par exemple, quel est le besoin, lors de l’anniversaire d’un tel événement, de rappeler le nom de celui qui en est l’auteur? Était-il nécessaire de parler à nouveau de Kimver Gill un an plus tard? La moindre des choses serait de taire son nom, intentionnellement. C’est que d’en parler continuellement vient à concrétiser le plus grand désir du tueur : sa renommée. Il faudrait donc ne plus mentionner son nom. C’est là, il me semble, la première étape vers la guérison de ceux qui ont été touchés directement ou indirectement par cette histoire. De plus, à force de continuellement ressortir son nom et ses photos, les médias viennent à en faire non seulement un personnage hautement public, mais une sorte de figure importante de l’Histoire. Tous se souviendront de lui, non pas par l’importance de son acte mais par la place qu’il aura occupée dans les médias par la suite. Cela me cause problème. C’est pire encore lorsqu’on pense aux victimes. Celle de Dawson, tout le monde se souvient de son nom et pour l’instant, nul n’est en mesure d’oublier Anastasia De Souza. Mais en sera-t-il de même dans 15 ans? Qui peut prétendre nommer toutes les victimes de la tuerie de la Polytechnique, ou même quelques-unes? Par contre, la province en entier se rappelle de qui est Marc Lépine. C’est très troublant. Et pourtant, seuls les médias y peuvent quelque chose. Qu’ils taisent à jamais le nom des tueurs, et qu’ils mettent autant d’énergie à nous parler des victimes qu’ils en ont mis à nommer les tireurs. Voilà ce qu’il faudrait qu’ils fassent, ces médias de malheur, au lieu de tant se préoccuper de la crotte d’écoute et du tirage de copies. Le non-spectaculaire vend peut-être moins bien, mais il permet parfois de mettre un baume sur l’âme. Cessez donc de vendre la vôtre au diable pour un meilleur scoop!  

Non seulement les médias méritent pleinement de se faire mettre le nez dans leur caca (il faut voir le reportage de Radio-Canada pour comprendre), mais ils ont pleinement besoin de faire un examen de conscience. Il est grand temps qu’on se penche sur leur profession et qu’on leur montre où sont les lignes qu’il ne faut pas franchir. La décence, quoi. Celle que seule une minorité de journalistes semble encore avoir. Le reste fait figure de vautours, et c’est malheureusement trop vrai. Des vautours… ou des mouches à merde!

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