À Asbestos, y’a un gros trou. C’est une mine d’amiante qui continue de se creuser au bord de la ville; un trou qui remplit, lentement mais sûrement, le cimetière municipal. Il ne fait pas bon vivre à Asbestos : l’air y est particulièrement vicié.

À Asbestos, y’a des rumeurs comme quoi la ville changerait de nom. Asbestos est le nom anglais donné à l’amiante. La ville porte donc le nom du produit qui rend tant de ses citoyens malades. C’est un état de fait particulièrement vicieux.

À Asbestos, y’a une partie des racines de mon arbre généalogique. Ou bien alors des branches. J’origine donc d’une ville qui ne pardonne pas à ses habitants. Je partage le nom d’une famille dont certains membres – les meilleurs éléments, sans aucun doute possible – résident encore à Asbestos. Les gens de cette portion de la famille sont à peu près ce que j’ai connu de mieux. C’est comme si on avait caché un morceau de paradis dans un des recoins de l’enfer.

À me lire, on pourrait croire qu’Asbestos est un lieu terrible. Ce n’est pas vraiment le cas. Ou alors, c’est terriblement beau, et tranquille. Mais voilà, il y a cette mine, à une proximité inquiétante de la ville, et respirer de l’amiante n’est pa tout à fait comme respirer une rose…

À Asbestos, y’a presque plus personne de ma famille. Mais il y reste la branche la plus exceptionnelle. Les misogynes ne seront pas contents : cette branche est à grande majorité composée de femmes. Elles sont mes cousines, leurs filles, leurs enfants. Je m’en voudrais d’oublier leurs conjoints, évidemment. Il y a d’autres femmes ailleurs dans la famille, mais aucune n’a cet immense quelque chose d’indescriptible qui rend celles d’Asbestos si chères à mon cœur. Elles ont chacune à leur façon le don de me rendre heureux. Toutes sont semblables dans une certaine mesure. Et toutes, elles tiennent cela d’une seule et même personne : ma tante Gilberte.

À Asbestos, y’a cette portion de ma famille qui demeure encore aujourd’hui tout près de la mine. Il y avait longtemps que je n’avais pas mis le pied là-bas. Il y avait longtemps que je n’avais pas foulé la terre d’une de mes cousines, croisé le regard de ma tante, senti vibrer le fond de l’âme de chacune d’entre elles et de leur descendance. J’ignore concrètement pourquoi, mais les choses sont différentes à Asbestos, du moins dans cette branche de la famille. L’hypocrisie y est complètement inexistante. Les regards ne fuient pas, les conversations vides ne se pointent pas, tout y est d’une véracité absolue. Y compris la douleur mais aussi son plus grand complément, le bonheur.

À Asbestos, y’a ma tante qui, aux dires des docteurs, en est aux derniers miles de sa vie. La douleur de cette branche entière de la famille est totalement palpable. Mais elle n’arrive pas à gâcher l’atmosphère complètement. Les yeux qu’on y croise sont à la fois tristes et brillants. Rien n’est jamais entièrement noir avec eux. Cela me change énormément du reste de la planète. On peut y réussir l’exploit de broyer du noir en souriant. Ce n’est pas rien. Ailleurs, c’est le règne du cynisme, de l’hypocrisie et du faire semblant. Mais autour de ma tante Gilberte, de ses filles et de leurs filles à elles, c’est différent. Pas question de se faire servir un sourire forcé en se faisant dire : « Je suis content de te voir ». Bien au contraire. Ce qui ne s’exprime pas en mots passe entièrement en gestes et en regards significatifs. C’est le règne de la vérité en matière de sentiments. Le malheur y est sans doute vécu plus intensément qu’ailleurs, mais en retour, le bonheur y est d’une force inégalée. Normal qu’il en soit ainsi, puisque rien n’est faux.

À Asbestos, récemment, y’a deux personnes qui n’y avaient pas mis les pieds depuis des années qui y sont retourné. Ils ont du étrangement passer par une pluie torrentielle pour y arriver et par un brouillard absurdement épais pour en revenir. Ils allaient visiter une personne chère qui achève son passage en ce bas monde. La journée a été particulièrement émotive. Mais au lieu de plonger dans une atmosphère d’enterrement, ils ont été accueillis avec la même chaleur et la même intensité qu’auparavant, malgré les difficiles circonstances et malgré le peu d’espoir donné par les spécialistes. Les deux visiteurs n’ont pas été surpris. Il ne pouvait qu’en être ainsi dans cette branche de la famille. Les gens exceptionnels le sont généralement par leur façon d’être différents des autres et des conventions ridicules. Et ceux qu’ils visitaient étaient fait de ce bois-là, du meilleur qui soit. Des comme eux, on n’en rencontre même pas dans les romans, c’est dire à quel point même le mot exceptionnel peut être faible pour les décrire.

À Asbestos, malgré la mine qui tue, malgré les drames et les tragédies, y’a un véritable coin de paradis. Cette branche de la famille a troqué mon nom de famille pour celui de leur père – logique – et ils se nomment désormais Mayrand. Pour moi, c’est un nom synonyme de bonheur intense, du moins, plus que mon propre nom de famille. Mais le leur semble être capable de gérer le bonheur. Et ce faisant, d’en distribuer une immense partie. Car c’est une vérité incontournable que d’affirmer que toutes les fois où j’y suis allé, j’ai été profondément heureux. Ça n’est pas un hasard et encore moins une mauvaise perception. Les gens dont je parle en sont directement responsables. Je pense donc énormément à eux en ces temps difficiles, et même si une mère ou une grand-mère – et pour moi une tante – s’apprête à partir, je ne sais que trop bien qu’elle les a si bien influencés qu’ils sauront tous continuer à vivre en semant le bonheur autour d’eux. Ça peut sembler facile, mais ça ne l’est pas, vraiment pas. Ou du moins, peut-être dans les romans, et encore…