Ce n’était pourtant pas la première fois que je voyais un film traitant du même sujet. Après Un Dimanche à Kigali et Hotel Rwanda, j’ai enfin vu Shake Hands with the Devil, le film relatant le massacre rwandais du point de vue du Général Dallaire. Je croyais donc avoir vu l’horreur. Encore là, ce n’était pourtant pas ma première incursion dans l’un ou l’autre génocide : Schindler’s List, entres autres, ainsi que les images insupportables du documentaire Nuit et brouillard m’avaient marqué au fer rouge. J’ai serré la main du diable n’aura donc pas été pour moi une nouveauté dans le genre. Mais autant sinon plus que tous les autres (outre peut-être Nuit et brouillard fait d’images d’archives qui ne sont en rien des décors ou du maquillage), je suis ressorti troublé, brisé, écoeuré. Je vous l’ai dit, brisé? C’est que c’est vraiment ainsi que je me suis senti.

La réalisation de Roger Spottiswoode est plutôt convenue et n’est en rien spectaculaire. Le sujet est assez fort en lui-même pour permettre cette sobriété dans la mise en scène. D’ailleurs, je suis ressorti du film avec une étrange satisfaction : c’est qu’il permet de constater à quel point Steven Spielberg manipule le spectateur. Plusieurs personnes pleuraient et sortaient de la salle durant la projection de Schindler’s List, mais c’était souvent du à certaines astuces de réalisation de Spielberg. La petite fille au manteau rouge en est un exemple marquant. Sa présence frappe – le film est en noir et blanc, sauf elle – et lorsqu’on l’aperçoit au milieu du charnier, même les plus endurcis d’entre nous se mettent à pleurer ou du moins doivent se retenir très fort de le faire. On peut aimer ou non ce genre de manipulation, reste que Spielberg adore en faire l’utilisation et il est passé maître dans l’art de jouer avec les émotions de ses spectateurs. Personnellement, je succombe parfois facilement à des trucages semblables, mais en sortant de la salle hier, j’ai compris à quel point il pouvait être malhonnête pour un réalisateur d’utiliser une telle méthode lorsqu’il traite d’un sujet aussi grave. C’est que le cinéaste force le spectateur à interpréter son film d’une façon précise, il lui dicte ainsi quoi ressentir et à quel moment. Le film de Spottiswoode n’emprunte pas cette voie douteuse. Il laisse plutôt le spectateur juger par lui-même des faits se déroulant devant lui. Car, que ce soit le génocide rwandais ou celui des Juifs, on est devant une tragédie d’une ampleur sans nom et même le spectateur le moins intelligent sera extrêmement perturbé par ce qu’il verra dans le film. Lui dicter en plus quoi penser ou ressentir devient alors un exercice d’une perversité un peu dérangeante.

Pleurer après avoir vu un film m’est arrivé souvent. Le faire pendant le film est plus rare, mais cela m’arrive presque à chaque fois que je me tape Les Ordres. Verser une larme (plusieurs, en fait) en pleine salle de cinéma est chose encore plus rare dans mon cas. Mais que la chose m’arrive à répétition, ça ne s’était carrément jamais vu. Ce n’est pas grave, bien au contraire. J’ignore si des gens peuvent rester de marbre devant de telles images, et si ce pouvait être le cas, comme je les plains. Je ne doute pas un instant que ceux qui étaient dans la salle en même temps que moi ont eu les larmes aux yeux durant la représentation. À la fin du film, personne ne semblait vouloir être le premier à sortir. Y’a de quoi…

Je n’ai pas encore parlé de la performance de Roy Dupuis. Roy qui, d’ailleurs? Dallaire. Je n’ai jamais vraiment été un grand amateur de Roy Dupuis. Certes, il est intense et fait passer beaucoup de choses par le regard, mais il chuchote souvent et il m’arrive de ne pas comprendre grand-chose à ses murmures. Je l’avais trouvé criant de vérité dans le très surestimé Maurice Richard, mais ce n’est absolument rien à côté de sa performance dans le rôle du général assistant presque impuissant à l’un des plus terribles massacres de l’histoire de l’humanité. D’abord, la ressemblance de Dupuis avec Roméo Dallaire est extrêmement frappante. Son jeu est également différent de tout ce que j’avais vu de lui jusque-là. On a véritablement l’impression qu’une caméra suivait le général Dallaire à l’époque et qu’on en voit aujourd’hui les images. Si Roy Dupuis ne remporte pas quelques prix d’interprétation ici et là, c’est que les membres des jurys sont aussi bouchés que les toilettes du château de Pauline Marois.

J’espère honnêtement que tout le monde verra ce film. Je comprends qu’un sujet difficile puisse parfois en rebiffer certains, mais le cinéma ne sert pas qu’à faire mouiller des petites culottes à l’aide d’inepties toutes plus insignifiantes les unes que les autres. Le septième art, dans ce qu’il a de meilleur, peut servir à rappeler ce que l’humanité a, elle, de pire. Après tout, voir un film aussi dur et difficile que peut l’être Shake Hands with the Devil n’est qu’un maigre deux heures dans notre existence confortable d’occidental repu. Le Général Dallaire, lui, ne pouvait certainement pas échapper ne fut-ce qu’un instant au drame qui l’entourait, et il pouvait encore moins penser à autre chose. Les difficiles deux heures qui vous attendent, ce n’est même pas le quart de la journée typique que lui, ou n’importe qui d’autre se trouvant là-bas au moment des faits d’ailleurs, avait à endurer. Imaginez seulement comment ça pouvait être pour les Rwandais eux-mêmes…

Oui, c’est un film absolument nécessaire. Douloureux, mais obligatoire. Ne pas le voir serait un désastre. Comme une forme de résignation ou pire : d’indifférence. Une indifférence presque complice. Pas complice de ceux qui ont commis le génocide, bien sûr, mais complice de ceux qui ont volontairement fermés les yeux cette année-là. Refuser de voir ce film, c’est donner raison à ces décideurs, c’est bénir leur inaction et glorifier leur hypocrisie. Vous avez trop peur d’y aller seul(e)s? Venez, je vous y accompagne. Moi, quand un film est excellent à ce point, qu’importe qu’il soit par moments insupportable. Qui sait, à force de le voir et le revoir, ainsi que d’autres semblables, peut-être en viendrons-nous à stopper un tel carnage, la prochaine fois? Car il ne fait aucun doute qu’il y aura une prochaine fois : l’Histoire a ceci de particulier qu’elle adore se répéter. À nous de voir qu’elle n’y parvienne pas. Et d’ailleurs, ça ne serait pas un peu commencé, déjà? Que se passe-t-il au Darfour, exactement? Ne le saurons-nous que « trop peu trop tard », encore une fois?