Les séances de cinéma nocturnes qui défilent dans mes rêves sont parfois récurrentes et certains des cauchemars que je fais de façon plus ou moins régulière reviennent depuis aussi loin que la petite enfance. Mais il en est un qui ne trouve sa source que dans ces dix dernières années, puisqu’à chaque fois, je me retrouve dans l’univers côtoyé en tant qu’étudiant en art dramatique.

En fait, qualifier ce songe de cauchemar est un peu tiré par les cheveux. On est loin des scènes parfois épouvantables qui hantent certains autres de mes rêves. Celui dont je subis quelquefois les étranges manifestations n’est pas concrètement un souvenir. Les gens que j’y vois sont les vrais collègues étudiants avec lesquels je jouais à l’époque. Le reste diffère de temps à autre, que ce soit au niveau de la pièce de théâtre que nous nous préparons à jouer ou même des circonstances faisant que nous soyons en répétitions. La seule chose qui revient à chaque fois est un sentiment de panique qui me prend lorsque, pour des raisons diverses, j’en arrive à réaliser que bien que la pièce sera jouée trois ou quatre jours plus tard, je n’ai absolument pas appris mon texte. Dès lors, le rêve prend une allure tourmentée et j’y passe le plus clair de mon temps à continuer de rater d’excellentes occasions d’apprendre mon rôle. Le plus difficile est de devoir cacher cette triste vérité à mes camarades, tandis que le moment de la pièce approche inexorablement. Dans certains cas, le rêve s’est même rendu jusqu’à quelques instants avant le début de la première représentation. Chaque fois, à mon réveil, je suis saisi d’une panique qui est si palpable que j’en viens à me demander si j’ai réellement un texte à apprendre tant ce bizarre cauchemar est d’une véracité frappante.

Le fait de rêver à cette situation paniquante dix ans après mes études en théâtre me confond totalement. J’en suis venu à me demander si je n’ai pas réellement vécu de tels instants. L’effort à fournir pour me souvenir en détail des différents textes que j’avais eu à jouer est énorme, et pourtant, je demeure incapable de trouver une occasion où j’aurais malheureusement oublié d’apprendre mes lignes. Je n’arrive donc absolument pas à m’expliquer les raisons d’un tel rêve où l’emphase est mise sur mon échec à apprendre un texte par cœur. Puisqu’il ne m’est pas arrivé, lors de mes études en art dramatique, de manquer de temps pour apprendre un rôle qui m’était assigné, il est extrêmement curieux qu’aujourd’hui je sois hanté par la récurrence d’un rêve dans lequel je revis continuellement une scène paniquante n’ayant jamais eu lieu dans la réalité. Cela devient encore plus stupéfiant quand je constate qu’à l’époque, même si j’ai manqué de confiance à bien des égards, apprendre un texte de théâtre ne m’a jamais inquiété. Je n’ai aucun souvenir d’avoir manqué de temps pour en arriver à complètement connaître l’ensemble de mes répliques, ni même d’avoir eu à être paniqué par l’idée de ne pas y arriver.

Certes, personne n’est à l’abri d’un blanc de mémoire, mais ce n’est absolument pas cela dont il est question dans mes rêves. Avoir un blanc sur scène est extrêmement paniquant, mais n’a rien à voir avec le fait d’avoir appris son texte ou non. D’ailleurs, dans mes souvenirs, je n’ai pas eu à souffrir d’un tel oubli et même si je subissais le trac, une fois sur scène, j’étais assez en contrôle pour me rendre compte quand mes partenaires oubliaient quelques lignes! Cela contribue donc à ce que je sois encore moins en mesure d’expliquer cet étrange rêve qui me saisit de temps à autre.

Sans doute plus étrange encore est le fait que si la pièce à apprendre ou les circonstances d’avoir à la jouer changent à chaque fois, les gens de mon entourage soient exactement les mêmes qu’à l’époque. Je me retrouve donc plongé exactement comme il y a dix ans, parmi les mêmes professeurs et étudiants, ce qui rend encore plus « crédible » le rêve au moment où je le fais. Car il arrive parfois, lors de d’autres rêves, que je me rende compte que tout y est si impossible que j’en viens à la conclusion qu’il doit s’agir d’un rêve! Mais cette possibilité ne m’est jamais offerte lorsque je me retrouve en train de paniquer à l’idée de ne pas savoir mon texte.

Tous les psychologues et autres spécialistes apparentés auraient certainement leurs opinions sur un tel rêve. Mais je ne suis pas certain de vouloir en croire une seule. Les experts freudiens m’attendraient dans le détour avec des explications pseudos sexuelles, les nécromanciens en herbe y verraient probablement l’abus d’une plante magique et les chamans diplômés s’interrogeraient sur l’influence de la pleine lune sur mon loup-garou intérieur. Quoiqu’il en soit, je préfère rêver à cet état de panique que de me voir en songe entre les mains de ces inquiétants personnages. Qui sait, ils parviendraient sans doute à théoriser comme quoi je n’arrive pas à apprendre le texte de mon propre rôle? Ah oui, j’oubliais : et ils crétiniseraient de la sorte en me refilant une facture de plusieurs centaines de dollars… Je leur préfère les doux cauchemars en plein sommeil… au moins, quand on se réveille, c’est terminé!