Et même deux! Parfois, même les bonnes nouvelles frappent fort. C’est le cas de celle que j’ai appris aujourd’hui. Quand on m’a annoncé qu’à peu près n’importe qui pouvait aujourd’hui être répondant dans une demande de passeport, je n’y ai absolument pas cru. Voyons donc! Ce n’est pas par principe ou par conviction que je me refusais d’y croire, mais par expérience. J’ai donc du aller vérifier par moi-même, et je dois admettre qu’on m’a effectivement dit la vérité sur le sujet. J’en suis doublement sonné.

La nouvelle date du 1er octobre 2007. On y annonce que l’honorable Maxime Bernier, ministre des Affaires étrangères, a annoncé la nouvelle politique sur les répondants pour les requérants de passeports canadiens. Cette nouvelle politique me jette carrément sur le cul! Car cette nouvelle politique permet maintenant à la majorité des titulaires de passeport canadiens adultes vivant au Canada ou aux Etats-Unis de servir de répondants. Hein? Quoi? Pouvez-vous répéter la chose dans ma bonne oreille? Pouvez-vous me le crier fort? Me pincer? Me retourner dans le temps?!?

Cette « bonne » nouvelle me fait l’effet d’une douche froide. En tant qu’ancien requérant de passeport canadien, je me sens à peu près comme quelqu’un qui regarde son ancien agresseur sortir de prison allègrement. Bon, mon cas est disons moins dramatique, mais c’est dans l’absurdité de la situation que je me permets cette étrange comparaison.

Car si dorénavant n’importe qui peut servir de répondant à n’importe quoi, il est une époque encore récente où trouver un répondant était aussi compliqué que grimper l’Everest en chaise roulante. J’exagère? Pourtant non. Cette bonne nouvelle ramène de douloureux souvenirs.

Été 2002. Ma sœur qui est en France pour étudier me lance une invitation de rêve : la rejoindre à Paris et profiter avec elle de l’appartement d’une amie pour passer quelques semaines (deux ou trois?) dans l’Hexagone. Pour moi, la question ne se pose même pas! C’est un oui affiché, quitte à y laisser mon emploi et m’endetter un peu. L’aventure n’aura pourtant jamais lieu. Pourquoi? Parce que personne dans mon entourage à l’époque ne pouvait jouer pour moi l’important rôle du répondant.

Le tout s’est à peu près déroulé au cours d’une seule et même journée. Ce fut et de loin la plus longue journée de ma vie. En moins de douze heures qui en parurent cinquante, j’avais parcouru la ville dans tous les sens, couru de tout bord tout côté et téléphoné à des dizaines de gens. J’avais même eu la chance de trouver une personne qui était prête à m’avancer l’argent nécessaire à l’achat des billets d’avion, somme que je n’avais pas tout à fait à ce moment-là. Ce fut là le seul moment joyeux de cette ahurissante journée.

Cela promettait pourtant d’être facile. Tout ce que j’avais à faire, c’était remplir une demande de passeport, payer un extra pour l’avoir de façon urgente, trouver au moins un billet aller pour la France, préparer mes bagages et essayer de trouver un peu de sommeil avant le départ que je prévoyais pour environ trois jours plus tard. Ce n’était pas être trop optimiste, c’était ignorer les absurdités d’un système dans lequel je n’ai à peu près jamais cadré.

Dès la première heure, je me présentais au Bureau des Passeports près du Complexe Desjardins. Une foule immense s’y trouvait déjà, mais rien ne pouvait alors gâcher mon allégresse. Une heure plus tard, j’avais les papiers pour une demande de passeport en main et je revenais à la maison pour les remplir au plus vite. Premier accrochage : la photo. Je savais que certaines pharmacies offraient le service de photographie pour les passeports. Je pris donc le téléphone pour contacter les trois ou quatre pharmacies situées à quelques centaines de mètres de chez moi. À l’une d’entres elles, on n’offrait plus le service depuis quelques semaines. À l’autre, on ne l’avait jamais fait mais on m’assurait que leur succursale au nord de la ville offrait le service. À la troisième, on me recommandait la première. Mais ça n’était pas assez pour m’arrêter. En moins de vingt minutes, j’étais de retour dans l’immeuble du Bureau des Passeports où un photographe caché au sous-sol nous concoctait de jolies photographies de passeport en moins de cinq minutes. Je commençais déjà à voir la Tour Eiffel!

La course continuait à une vitesse folle. Rentré à la maison pour continuer d’y remplir ma demande de passeport, il me fallait ensuite trouver deux personnes ne faisant pas partie de ma famille et que je connaissais depuis assez longtemps (était-ce deux ou cinq ans?). Comme il me fallait leurs coordonnées complètes, je dus donc faire d’autres téléphones. Il n’était pas encore dix heures du matin. J’achevais presque de remplir ma demande, mais il se posait déjà le grave problème monétaire. J’obtins de ma mère une coquette somme fort généreuse, mais à laquelle il faudrait quelques jours avant de la voir dégelée du congélateur bancaire. Afin de pallier à ce détail trop gênant à mon goût car il menaçait de retarder mon départ, je contactais une amie avec l’idée folle d’obtenir d’elle un prêt suffisant pour couvrir les lourdes dépenses liées à un tel voyage. À ma grande satisfaction et également surprise, celle-ci accepta sans rechigner. Il me fallait donc la rencontrer le jour même afin qu’elle puisse me donner l’argent. Je voyais déjà la pyramide du Louvre!

La course folle des téléphones se poursuivait. J’appelais un ami qui a voyagé énormément pour apprendre la meilleure façon de me procurer un billet en partance pour la France. Nanti de l’adresse de son agence de voyage, je pouvais donc poursuivre mon rêve en continuant d’emplir ma demande de passeport. Puis, il était l’heure de partir pour rencontrer ma généreuse amie. Celle-ci n’avait qu’à passer à la banque durant sa pause, mais il y eut un léger contretemps : l’établissement était tellement bondé qu’il était impossible pour elle d’attendre tout ce temps. Après avoir discuté un peu avec elle, il fut décidé qu’elle irait plus tard dans la journée et que je n’aurais qu’à repasser le lendemain. Cela ne m’inquiétait même pas. Châteaux de la Loire, me voilà!

C’est à mon retour de ce rapide dîner que les choses commencèrent à déraper. Courant encore comme un fou furieux à travers la ville, ma destination suivante était donc l’agence de voyage. Je souhaitais à tout prix partir dans les quelques jours suivants. Nous étions le lundi, et il était impératif qu’avant le lundi suivant je sois parti pour la France. L’homme qui me servait était bien prêt à m’aider, mais il était très inquiet du fait que je n’avais pas encore de passeport. C’était pour moi un détail qu’il semblait prendre très au sérieux. La suite allait lui donner raison. Néanmoins, il chercha pour moi un billet mais il refusa de me le vendre tant et aussi longtemps que je n’aurais pas de passeport. Je lui promis donc de revenir deux jours plus tard, l’outil entre les mains, afin d’acheter au plus vite un billet pour n’importe quelle ville française, quitte à ensuite rallier Paris par train. Je me voyais déjà dans le TGV Nice-Paris!

Mais l’agent de voyage avait semé le doute. Je rentrai donc à nouveau afin de terminer de remplir ma demande de passeport. Le nœud que j’allais frapper est encore coincé aujourd’hui. Arrivé à la case où l’on demandait la signature d’un répondant, je me mis à lire attentivement les instructions. Le répondant se devait d’être quelqu’un d’une certaine importance et qui me connaissait depuis deux ans. Mais un répondant ne pouvait pas être un simple ami; il devait également avoir un métier du genre avocat, juge, maître de poste, recteur d’université, directeur de Collège, médecin, dentiste, etc… J’étais encore loin de me douter du cauchemar qui m’attendait. Mais on pouvait sentir les nuages au-dessus de Nice, déjà…

J’avais beau faire le tour de mon entourage et de mes connaissances, personne ne correspondait à la définition de répondant selon le gouvernement canadien. Je pris donc l’initiative d’essayer les différentes options qui s’offraient à moi. Comme on y spécifiait qu’un pharmacien pouvait servir de répondant, je me présentai donc à la pharmacie du coin où j’avais l’habitude de prendre mes médicaments. Le mur contre lequel je m’écrasai une première fois était solide! La dame qui me répondit a continué de hanter mes cauchemars par la suite. Celle-ci se fit un plaisir de me dire, après avoir regardé dans mon dossier, qu’il était impossible que ce pharmacien-là me serve de répondant. Pourquoi? Selon mon dossier, il n’y avait pas deux ans d’écoulés depuis la première fois où il m’avait drogué en suivant la recommandation d’un médecin. J’eus beau argumenter, elle ne voulait rien entendre. Ce fut elle la première qui me servit un discours hallucinant d’imbécillité : « Quoi, vous ne connaissez aucun médecin, juge, avocat? Vous n’avez pas un ami qui soit comptable agrée? Aucun cousin qui soit dentiste? Voyons donc! Tout le monde a un dentiste quelque part dans sa famille! » Mes explications comme quoi dans ma famille, on n’est ni dentiste ni pilote d’avion ne lui suffirent pas et elle me chassa de sa pharmacie comme un malpropre. Paris commençait de me glisser entre les doigts…

De retour à la maison, je poursuivis la tonne d’appels afin de me faire conseiller par tous ceux que je pouvais rejoindre. Un cousin avait brièvement été avocat mais n’exerçait plus depuis longtemps; l’amie de ma blonde était bien comptable, mais n’était pas encore « C.A. »; la liste de mes possibilités s’effilochait devant mes yeux, à mesure que mon désarroi devenait aussi imposant que la Tour Eiffel. J’optai donc d’appeler à la source même, c’est-à-dire au gouvernement, afin de me faire éclairer sur cette absurdité. Loin de régler mes problèmes, ce coup de fil me valut mon second discours du « Quoi? Vous ne me ferez pas croire que vous n’avez pas un ami ingénieur? Un oncle juge? Un grand-père chirurgien? Voyons donc, monsieur, vous charriez! ». Je charriais. Ça venait d’une experte en la matière, elle savait donc de quoi elle parlait : 26 millions de Canadiens, il fallait qu’elle tombe sur le seul du lot qui ne connaissait que des nobodies et autres tarlas sans intérêt.

Point encore découragé tout à fait, je poursuivais mes recherches avec énormément d’acharnement.

Le directeur de ma banque? « Il ne peut plus être répondant depuis le 11 septembre! »

Le directeur du Cégep que je fréquentais depuis 7 ans? « Il doit vous connaître intimement! » Qui connaît son directeur de Cégep intimement, sinon un neveu qui fréquente l’établissement?

« Oui mais le directeur de votre université n’a pas besoin de vous connaître! » Je ne fréquentais pas l’université!

« Votre dentiste! » Elle était à Jonquière. Et ne me connaissait pas depuis 2 ans.

« Votre maître de poste! » De kessé?

« Votre avocat! » En n’ai pas. Donc, si j’avais commis un crime, je serais parti pour la France?

« Votre médecin de famille! » Qu’est-ce qu’on fait quand on déménage 4 fois en 3 ans?

Une à une, toutes les portes se refermèrent. J’ignore qui le dernier planta le clou dans le cercueil de mes espérances, mais la soirée fut d’une tristesse à mourir. Ni moi, ni tous ceux qui souhaitaient m’aider de bon cœur n’arrivions à trouver une faille dans le système. Impossible : on ne peut trouver de faille dans la faille elle-même.

Adieu Paris, Montmartre, Charles de Gaulle, la tour à Gustave, la rive gauche, la Gare du Nord, les Champs-Élysées… Putain…

Cinq longues années se sont écoulées. Ne m’en suis toujours pas remis. Depuis, une amie de ma blonde est maintenant C.A., on lui doit d’ailleurs nos passeports. J’ai également un dentiste qui serait sans doute en mesure de le faire. Je connais même un douanier, étaient-ils autorisés? Sans doute. Mais ce n’est pas leur faute, bien au contraire. Qui penserait à porter le blâme sur eux? Voyons, j’étais le seul à blâmer! Comment ai-je pu ne pas choisir mes amis parmi le cercle des futurs ingénieurs au secondaire? Pourquoi n’ai-je jamais invité mon directeur de Cégep aux danseuses? Pourquoi n’ai-je pas simplement tenté de voler une voiture à 16 ans? J’y aurais connu un avocat!

J’ai raté cette fois-là un voyage qui aurait été idéal. Outre les billets d’avion, il y aurait possiblement eu très peu d’hôtels à payer, et on se serait vraiment beaucoup amusés. Bon, j’ai maintenant un passeport et je pourrais donc quitter le pays sans problème. Mais les conditions ne sont pas les mêmes qu’à l’époque. J’irai peut-être un jour, du moins je l’espère. Il me faudrait dévisser le couvercle du cercueil de mes espérances…

Voilà pourquoi je digère un peu tout croche la nouvelle politique canadienne concernant le répondant. Qui sait, c’est peut-être ce dont vous aviez besoin pour laisser tomber vos amis juges et vos voisins avocats que vous ne pouviez pas sentir?