Fin de semaine du 7-8 mars 2009. Québec. Un couple d’amoureux déambule sur Grande Allée. On annonçait de la neige en soirée, mais il n’en est rien. La tempête, on le saura plus tard, se gardait en forme pour le lendemain. Notre couple d’amoureux se dirige lentement vers le restaurant Le 47e Parallèle, l’heureux élu d’une brochette d’endroits tous plus alléchants les uns que les autres. L’homme du couple, on le devine, c’est moi. La journée a été absolument délicieuse jusque-là, et la suite de la soirée semble des plus prometteuses. Elle sera à la hauteur. Du moins, la soirée du 7…

L’arrivée au 47e se fait en douceur. La marche de l’hôtel au restaurant a été moins longue que prévue. Nous avons néanmoins l’estomac dans les talons et le menu, avec lequel nous sommes déjà familier grâce à l’Internet, nous a mis en appétit depuis le moment où notre choix s’est arrêté sur ce restaurant-là. La carte des vins, je l’apprendrai plus tard en feuilletant quelques papiers à touriste à l’hôtel, est l’une des plus chères en ville. J’aperçois des bouteilles à plus de 400 dollars, et je n’en suis qu’à la troisième page. Je n’ose aller plus loin de peur d’en trouver une qui dépasse le prix de notre loyer. Ma blonde suggère un vin africain, qui me convient mieux que South Eastern, Grange, Shiraz, 1997 à 735 dollars la bouteille.

Mais il faut d’abord se choisir un apéro. À ce chapitre, je serai un peu plus gâté que ma douce. Son Vodka Martini ne lui procurera pas le presque orgasme du Kir Cassis que j’ai choisi de commander. Ce n’est pas la première fois que j’ose ingurgiter ce breuvage, je suis donc bien placé pour faire des comparaisons. Celui qu’on me sert au 47e me donne aussitôt l’impression d’avoir été arnaqué à toutes les autres occasions où j’ai bu ce que je croyais être un Kir Cassis. C’est un véritable délice, le bonheur fait liquide. Je prends énormément mon temps pour le siroter, parce que j’ai sincèrement de la difficulté à croire à chaque gorgée que je ne me suis pas imaginé cette incroyable saveur. Et à ma grande surprise, tout est bien réel…

Vient ensuite le moment de l’entrée. Pour ma blonde, ce sera une crêpe fine asiatique parfumée au curry, émincé de canard laqué au miel et hoisin. Pour moi, un étagé végétarien d’aubergines, de champignons, de tomates et feta, tuile au cheddar que l’on aurait tout simplement pu appeler morceau de paradis et feta, tuile au cheddar ou quelque chose dans le genre. Je vous en parle, et j’en bave encore. J’aurais tout aussi pu prendre la salade de légumes froids et samosa aux pommes de terre, vinaigrette épicée au piment sambal celek, mais il semble que ma vue se soit carrément arrêtée au mot « aubergine » en parcourant le menu. J’aimerais donc mieux les aubergines que les samosas? Dur à croire… mais c’est vrai que pour une aubergine, je ferais bien des folies! Ainsi donc, l’entrée n’est qu’une suite logique de l’apéritif en termes de qualité et de goût exquis. Oui vraiment : exquis.

Ma mémoire m’interdit de me rappeler avec justesse l’instant où le vin africain est venu remplacer les apéritifs, mais si je devais choisir lequel, entre mon Kir Cassis et mon verre de Fleur du Cap 2004 (un Merlot) était le meilleur, je serais profondément embêté. Autant je n’avais jamais goûté un Kir aussi fantastique, autant il en va de même pour ce vin. Jusque-là, très peu de vins pouvaient se vanter de m’avoir amené au septième ciel. Le Fleur du Cap n’a pas fait que m’y amener : il m’y a déposé aux premières loges à chaque gorgée. Ce n’était pas un vin, c’était un nectar des Dieux : ce n’est pas possible autrement! Et dire qu’il existe un autre vin d’Afrique du Sud dont le nom est Le Bonheur. J’ose à peine imaginer à quelle vitesse celui-là m’aurait transporté au royaume de l’extase!

À ce stade de la soirée, il était difficile de croire que le repas principal aurait le culot d’être aussi parfait que tout ce qui l’avait précédé jusque-là. J’ignore si le suprême de volaille tandoori sur riz basmati aux lentilles, avec sa marinade au yaourt et aux épices indiennes choisi par ma belle a eu le même effet que mon mignon de bœuf farci au chèvre et lardons rissolés et sa sauce aux trois poivres a eu sur ma personne, car dès la première bouchée, j’ai littéralement été propulsé sur un nuage! J’ai appris ce soir-là qu’on pouvait concrètement déguster de l’orgasme. On m’en a personnellement servi à chaque instant dès qu’un aliment comestible trouvait son chemin jusqu’à ma table. La soirée entière s’est déroulée avec ce degré irréel de merveilleux et de perfection. Même le service était des plus incroyables. Le garçon qui nous amenait chacun des plats prenait le temps de décrire chaque morceau se trouvant dans nos assiettes. C’est ainsi que j’ai pu apprendre que la pomme de terre accompagnant mon plat principal était à la Dauphinoise. Ne craignez rien : elle était tout aussi délicieusement hallucinante que tout le reste. Notre serveuse était du même calibre au niveau service, mais n’allez pas le répéter à ma brune préférée : elle s’imaginerait des choses…

Pour ce qui est des desserts, j’ai longuement hésité puisque l’assiette de fromages fins du terroir québécois avait ma préférence à l’origine. C’est seulement la crainte d’y trouver un bleu et d’ainsi gâcher une soirée parfaite qui m’a fait changer d’avis. En face de moi, la belle jeune fille qui partageait ma table ce soir-là (et tous les autres, vous pouvez être jaloux!) optait pour le nougat glacé au Pralinée, glaçage au chocolat blanc et crème velout (si c’est une faute d’orthographe, je l’ai empruntée au site web du 47e). Mon choix s’arrêta sur le tempura de glace au lait de coco et gingembre, accompagné de fruits exotiques au sirop de citronnelle et tuile au sésame. Il fut, évidemment, aussi paradisiaque que le reste.

Le repas n’était pas terminé que déjà, j’avais décrété ne jamais avoir mangé dans un aussi bon restaurant. J’ai par la suite poussé l’astuce jusqu’à déclarer qu’il était improbable que je trouve un restaurant à l’avenir qui puisse provoquer en moi un aussi grand bonheur gustatif. Moins d’une semaine après cette incroyable soirée, je reste convaincu de la véracité de mes deux affirmations. D’écrire ce trop bref résumé a remué en moi les saveurs goûtées ce soir-là et j’entends depuis un bon moment mon estomac me lancer des bêtises pour avoir réveillé en lui les doux souvenirs d’un repas dont il doute pouvoir en absorber un d’aussi intense qualité dans le futur.

Hormis, bien sûr, ceux de ma blonde… que je vais d’ailleurs aller retrouver, non au 47e Parallèle, mais au lit, ce qui ne m’empêchera pas de m’installer tout contre elle, et en… parallèle!