Enfin, le plus long, le plus pénible et le plus hallucinant hiver qu’il m’ait été donné d’endurer semble tirer à sa fin. Le gazon, bien que jauni à l’extrême, s’offre à nos yeux pour la première fois depuis fort longtemps. Si les récentes années nous amenaient à la fin décembre avant de voir la neige finalement rester au sol, celui de l’hiver 2007-08 est passé dans les annales. Je n’étais pas là pour expérimenter celui de 1971 déjà qualifié par plusieurs comme celui dont on se souviendrait à tout jamais, mais pour moi, celui qui nous quitte à peine occupera désormais une place de choix dans mes souvenirs hivernaux.

Suite de l’article précédent. Québec, 8 mars. La veille a été une soirée des plus agréables dont on se souviendra longtemps. Pour des raisons différentes, ce samedi 8 mars restera gravé dans nos mémoires tout aussi longtemps. Tout d’abord, il s’agissait du huitième anniversaire de notre couple. L’occasion était d’autant plus parfaite qu’à Québec était montée la pièce Cyrano de Bergerac, une de mes préférées. La journée du vendredi s’était si merveilleusement bien déroulée qu’il était difficile de s’imaginer que ce 8 mars prendrait une autre direction. Les premiers indices tendant à prouver le contraire apparurent pourtant dès le réveil. À la télévision, il y avait une alerte météorologique de vents extrêmement violents sur la région de Québec. La cité devait s’attendre à une soirée difficile, mélange de neige, de poudrerie et de vents de 100 kilomètres à l’heure. Comme le tout ne devait commencer que vers 17h00, il nous paraissait donc possible de passer la journée à visiter le quartier avant de filer au Grand Théâtre pour y voir Cyrano.

Après un déjeuner près de l’hôtel, nous avons arpenté les rues du Vieux-Québec mais il y avait peu de choses à faire réellement. Au cœur même du Vieux-Québec, certaines rues étaient impraticables et la neige accumulée atteignait des hauteurs vertigineuses par endroits. Les cabines téléphoniques étaient à moitié enterrées et pour pouvoir les utiliser, les gens devaient grimper sur une butte de neige et téléphoner de l’extérieur des cabines puisque la neige à l’intérieur de celles-ci atteignait le niveau des téléphones! Nous avons bien eu le temps de visiter le Musée du Chocolat et quelques boutiques ici et là, mais plus le temps passait et plus le vent se levait, refroidissant la température de façon inquiétante. Une longue marche jusqu’au Château Frontenac en passant par une Grande-Allée entièrement déneigée (rue et trottoirs, du moins) s’avéra plutôt intense en raison de vent qui soufflait de plus en plus intensément. Il fut décidé qu’une visite du château emplirait bien une partie de l’après-midi, mais la prochaine visite en français était plutôt éloignée dans le temps. Après un moment de détente au Café du Château (comment relaxer en prenant 2 cafés pour la modique somme de… vingt dollars!?), nous avons décidé de retourner à l’hôtel afin de nous préparer pour la soirée au théâtre. De toute façon, les rues étaient déjà presque désertes et lorsque le vent se mettait de la partie, le froid devenait désagréable.

Tout en nous préparant pour le théâtre, nous gardions un œil sur la tempête annoncée, mais des fenêtres de notre chambre (donnant sur un angle de la cour) cela ne paraissait pas très sérieux. Mais en arrivant dans le hall de l’hôtel à 18h30, le spectacle avait de quoi inquiéter même les plus optimistes. Il neigeait extrêmement fort, et le vent poussait la neige qui semblait tomber de façon parallèle à la rue. Les rares piétons que l’on pouvait voir marcher à l’extérieur avaient de grandes difficultés à se déplacer. Même s’il ne neigeait que depuis une heure ou deux, les voitures stationnées étaient déjà recouvertes à l’extrême. La sagesse nous commandait d’appeler un taxi, bien que le théâtre pouvait être rejoint en vingt minutes comme nous l’avions fait la veille. Mais simplement d’obtenir la ligne s’avéra compliqué. Puis, la réceptionniste de l’hôtel nous avoua avoir appelé un taxi pour un homme qui était déjà dans le hall. Il était aussi silencieux qu’un tombeau de pharaon, mais son expression en disait très long sur le laps de temps qui semblait s’être écoulé depuis que son taxi avait été commandé. Malgré tout, l’heure et demie qui nous séparait du début du spectacle parut rassurante et je gardais donc espoir que nos taxis respectifs finissent par arriver. Un groupe de trois femmes arriva peu après et commanda un troisième taxi, tout en débattant à savoir si elles ne devraient pas plutôt braver la tempête à pied.

Les minutes passaient au cadran sans qu’un seul taxi n’approche de l’hôtel. À 19h00, les trois femmes décidèrent d’un commun accord de se risquer à pied. Elles furent aussitôt imitées en cela par ma blonde et moi, maintenant convaincus que le taxi n’arriverait sans doute jamais. La veille, cela nous avait pris 20 petites minutes pour nous rendre au restaurant situé juste en face du Grand Théâtre. J’estimais qu’avec la tempête, il nous en faudrait certainement le double. Déjà, sur notre petite rue Ste-Ursule, la tempête faisait rage intensément, mais dès que nous avons tourné le coin sur la rue St-Louis et ensuite sur Grande-Allée, l’ampleur de la tâche décupla d’un seul coup. Il ne s’agissait plus de marcher dans une tempête, mais de braver un vent qui envoyait les flocons sur nos corps à une telle vitesse qu’il me semblait qu’on nous lançait des billes. J’étais vraiment très bien habillé pour les circonstances, mais il n’en allait pas de même pour tout le monde, spécialement de ma blonde qui n’avait pas un manteau aussi chaud que le mien ni de cache-col pour protéger le bas de son visage contre les puissantes rafales.

Les trois femmes marchaient par moments devant nous mais se laissaient dépasser fréquemment. Les trottoirs qui étaient si bien dégagés à peine quelques heures auparavant étaient maintenant fortement enneigés, à un point tel que les trois femmes décidèrent de s’aventurer dans la rue. Je me refusai à pareille folie, étant donné que la visibilité était si nulle qu’il pouvait survenir de n’importe où un véhicule qui ne verrait rien ni personne. Je me trouvais à ouvrir le chemin, un exercice beaucoup plus difficile qu’il n’en paraît. Au bout d’à peine un ou deux (longs) coins de rue, je sentais que mon corps n’avançait que sur l’adrénaline. Déjà, je pouvais affirmer sans gêne qu’il s’agissait de la plus grosse tempête qu’il m’avait été permis d’affronter, et nous étions à peine partis de l’hôtel. Je me forçais à scruter l’horizon dans l’espoir d’y apercevoir un taxi, mais les rares qui passaient étaient occupés ou alors ils tournaient sur une autre rue avant d’arriver à notre hauteur. Je commençais à craindre d’arriver en retard pour la pièce, mais cela m’inquiétait moins que les autres scénarios catastrophes auxquels j’avais amplement le temps de penser. À un certain moment, je me mis même à croire que nous y arriverions au bout de tant d’efforts que je mourrais d’épuisement durant le spectacle. Mais je continuais d’avancer, mû par l’espoir de dénicher un taxi et par le fait que je n’aurais pas accepté de rater ma pièce fétiche pour tout l’or du monde, et donc encore moins pour une tempête, aussi gigantesque fut-elle.

Puis, la pensée que le Grand Théâtre pourrait fort bien annuler la représentation me vint à l’esprit. Il fallait donc appeler avant que de s’y rendre pour rien. Ma blonde entra dans un restaurant afin de vérifier cet important détail tandis que je demeurais dehors afin de continuer ma recherche insensée d’un taxi. J’en étais depuis un bon moment déjà rendu au point où je songeais à arrêter des gens au hasard, de leur demander de nous amener au Grand Théâtre et même de leur offrir une coquette somme d’argent pour les en remercier. Mais les véhicules en soi étaient rares dans les rues, et il était facile de comprendre que plusieurs avaient été plus sages que nous. Au moment où je commençais à désespérer par rapport aux taxis, je vis enfin au loin la lumière caractéristique de l’un d’entre eux venant dans notre direction. Pour m’assurer qu’il me verrait dans le blizzard, je me suis planté au milieu de la rue, sautant et gesticulant dans tous les sens. Il ralentit un peu, mais pas suffisamment, et à mon plus grand désarroi, il continua son chemin et tourna au coin de la rue. La scène était enrageante, d’autant plus que je l’avais vraiment vu ralentir, ce qui me donnait l’impression qu’il avait un instant songé à m’embarquer. Un bon moment passa puis une nouvelle lumière. Je recommence donc mon manège, pour me rendre compte que c’est le même que tantôt. Cette fois, il arrête complètement à ma hauteur, et avec un sens du timing parfait, ma blonde sort du restaurant et vient s’engouffrer à bord du véhicule sauveur avec moi. Tout semblait se mettre en place à la perfection, puisqu’au téléphone, elle avait eu la confirmation que le spectacle ne serait pas annulé. On demanda donc au chauffeur de nous y emmener et pour la première fois en une demie heure, on prit le temps d’observer la tempête dans son ensemble. C’est à ce moment que celle-ci m’apparut dans son inquiétante vérité. Ma blonde eut probablement la même impression, car elle me glissa à l’oreille qu’il vaudrait peut-être mieux retourner à l’hôtel. Le spectacle à l’extérieur du taxi était plus que désolant : j’avais beau me forcer, je n’arrivais pas à distinguer la rue du trottoir et je me demandais comment le chauffeur, le nez scotché au pare-brise, arrivait pour voir mieux que moi. À un moment, il entendit notre discussion et nous assura qu’il y aurait, à la sortie du théâtre, plusieurs taxis de disponibles sur les lieux. Il n’y avait donc aucune raison de s’inquiéter. Peu après, le Grand Théâtre se dressa devant nos yeux, seulement il fallut être collé sur l’immeuble pour l’apercevoir, alors que la veille, par temps parfaitement clair, il était visible d’assez loin. Ça aurait dû être une preuve supplémentaire de la force démente de la tempête, mais au lieu d’y porter trop d’attention, on prit la décision de payer notre merci en lui disant messie (ou le contraire) et l’on pénétra dans l’enceinte du Grand Théâtre.

Je vous épargne les détails concernant mon appréciation de la pièce, hormis le bref commentaire qu’il était parfois difficile de ne pas se laisser aller sur des divagations catastrophiques du genre « Y a-t-il trop de neige accumulée sur le toit? » et autres « Serons-nous capables de rentrer à l’hôtel? ». De son côté, ma blonde a passé le plus clair de son temps à angoisser sur le temps à l’extérieur mais il est vraiment impossible de la blâmer. Je me souviens avoir moi-même manqué au moins une scène complète tandis que je stressais intérieurement sur le déchaînement d’éléments hivernaux. Notre entente était donc que dès la dernière réplique, nous aurions enfilé nos manteaux et plutôt que d’applaudir à la performance des acteurs, nous filerions vers la sortie au plus vite. Sans surprise aucune, nous sommes arrivés les premiers à la sortie. Aucun taxi à l’horizon. Catastrophe à l’horizon.

Un gardien de sécurité nous assura qu’il avait appelé des taxis et que ceux-ci étaient en route. Mais au fur et à mesure que les spectateurs sortaient de la salle, aucun taxi n’apparaissait. On entreprit nous-même d’en appeler un mais la ligne était continuellement occupée. Les gens ne semblaient pas pressés de sortir et on pouvait observer un peu partout des visages aussi longs et déconfits que les nôtres. Les taxis continuaient de ne pas arriver. Je faisais de mon mieux pour rassurer ma douce que tout irait bien, mais je n’en étais absolument pas convaincu. Au bout d’un moment, un des gardiens de sécurité annonça que plus aucun taxi ne circulait dans les rues de Québec! Enfer et damnation! Les « Qu’est-ce qu’on va faire? » répétés à outrance par ma blonde commençaient à me gruger le système nerveux. Il devait bien rester à ce moment une quarantaine de personnes à l’intérieur du Grand Théâtre, dont plusieurs attendaient visiblement que quelqu’un vienne les chercher. Certains qui s’étaient aventurés à l’extérieur prirent la sage décision de revenir, tandis que d’autres feuilletaient le bottin téléphonique à la recherche du numéro d’un ami, d’un parent ou de toute autre solution qui put sembler propice à les sortir de là.

De notre côté, les solutions n’étaient pas nombreuses. Quelques employés nous suggéraient toutes sortes d’idées dont aucune ne semblait faire l’affaire. N’ayant ni amis ni parents dans la région de Québec, il nous était impossible de faire appel à qui que ce soit pour jouer les sauveurs. Si je comptais à un certain moment sur un bon samaritain pour nous offrir de nous ramener à bon port, il devint clair à compter d’un moment que la politique du chacun pour soi était de vigueur, du moins chez les spectateurs. Tous étaient pressés de rentrer chez eux. Même ceux qui attendaient du renfort familial commençaient à paniquer en disant que leur « lift » était parti de très longues minutes et qu’il restait pourtant tout à côté. Car évidemment, la tempête n’avait pas cessé une seule minute durant le spectacle. Le vent était maintenant si fort qu’il ouvrait à lui seul les portes situées aux deux extrémités du hall d’entrée. Un employé insista pour que nous appelions notre hôtel afin de voir s’ils n’enverraient pas quelque valet à notre secours, mais il n’en fut rien. Nous étions de moins en moins nombreux au sein des murs de l’immeuble et à chaque minute, un ami ou un parent quelconque arrivait et chargeait à son bord un ou deux précieux spectateurs.

On vint ensuite nous proposer de trouver un hôtel plus proche du Grand Théâtre. Quelques personnes étaient déjà au cellulaire tentant de trouver des chambres dans les établissements hôteliers du coin, mais leurs recherches n’apportaient pas grand-chose. Lorsqu’on apprit que le seul hôtel du quartier dans lequel il restait encore des chambres était le Château Laurier, ce qui ne semblait déjà pas une super solution au départ devenait une solution hors de prix. Québec fêtant son 400e anniversaire, les hôtels en profitaient allègrement pour gonfler leurs prix. Nous l’avions constaté déjà au moment où nous en cherchions un pour « booker » notre fabuleux week-end. Or donc, s’il ne restait que le Château Laurier pour accueillir des visiteurs, je n’étais même pas intéressé à savoir combien de centaines de dollars il en coûterait pour une seule nuit. Cette pseudo solution fut donc rejetée.

Plusieurs personnes se tournèrent alors vers les autobus. Il passait derrière le théâtre un autobus qui semblait faire l’affaire de la majorité des réfugiés restant, mais celui que nous aurions pu prendre était situé de l’autre côté complètement, sur Grande Allée. Un employé qui avait essayé de retourner chez lui revint et affirma que Grande Allée était impraticable. Cela devenait de pire en pire. Un gardien de sécurité nous proposa ensuite un plan qui semblait faire un peu de sens. Il s’agissait de rallier l’hôtel Loew’s situé tout près du Grand Théâtre et d’y attendre l’autobus. Au pire, on pourrait y passer la nuit. C’est donc avec un mince espoir que nous nous sommes lancés tête première dans la tempête, avec environ deux coins de rue à pratiquer dans l’impraticable.

Jamais de ma vie je n’ai affronté pareille tempête. Le vent était si fort qu’il me fallait tous mes efforts pour demeurer les pieds au sol. Et pourtant, je n’ai pas le format princesse anorexique! Même ma tuque, pourtant renfoncée au maximum sur ma tête, ne tenait presque pas en place et je devais continuellement la tenir d’une main avant qu’elle ne s’envole! On ne distinguait plus la rue du trottoir, on ne voyait pas à cinquante pieds devant soi et malgré tout on tentait d’avancer dans ce furieux blizzard. Lorsqu’on tourna le coin de la rue devant nous mener à Grande Allée, ce fut encore pire. Le vent sembla doubler de force et j’avais l’impression d’affronter une tornade. Marcher demeurait possible, mais c’était parce qu’on posait les pieds là où le vent voulait bien qu’on les pose. Chaque pas devenait une dangereuse aventure. Je devinais le coin de Grande Allée à peine plus loin de l’endroit où on était et pourtant, je n’arrivais pas à voir d’immeubles, de véhicules, rien. Seule le reflet rouge du feu de circulation nous arrivait à travers le nuage blanc. Il était donc clair que si nous n’arrivions pas à voir les véhicules qui circulaient, ceux-ci ne nous verraient probablement pas non plus. Je n’étais pas partant pour me faire ramasser par une charrue quelconque, et ma blonde eut sans doute le même instinct. Elle m’entraîna à l’intérieur d’un garage d’immeuble demeuré ouvert et pendant quelques courts instants, on put se reposer à l’abri du vent et de la tempête. Le simple fait de contempler la scène extérieure, d’écouter le bruit fracassant du vent contre les parois des immeubles et de songer au chemin qu’il nous restait à faire me mettait dans un état de stress inimaginable. Ce fut ma blonde qui proposa la première de retourner au Grand Théâtre. Je n’en espérais pas tant. En moins de temps qu’il n’en faut à un missile américain pour raser un arbre généalogique, nous étions à nouveau dans le cyclone, cette fois en sens inverse. Par moments, les bourrasques nous poussaient tellement fort que j’avançais comme si j’avais couru alors même que je ne faisais que marcher d’un pas rapide. À notre retour au théâtre, j’avais le souffle tellement coupé par tout le vent que j’avais du avaler malgré mon cache-col qu’il me fallut un bon moment pour récupérer. Les gens qui nous avaient vu revenir nous questionnaient afin de mieux jauger les conditions et prendre une décision quant à leur avenir immédiat. Dans le groupe, une femme enceinte semblait particulièrement désespérée. Puis, les gardiens de sécurité constatèrent que nous étions de retour, et l’un d’entre eux vint nous rassurer en affirmant qu’il n’y avait aucun problème si nous devions passer la nuit au Grand Théâtre. J’avais répété maintes fois à ma blonde que les autorités du Grand Théâtre n’oseraient sans doute pas nous expulser dans de telles conditions, mais je lançais ses paroles sans trop savoir si je faisais dans le vrai ou dans le flot de conneries capitales. Ce fut donc à ce moment que je me sentis relaxer pour la première fois depuis longtemps, et donc sans surprise, l’adrénaline qui me tenait jusque-là laissa sa place aux nerfs qui demandaient maintenant à craquer un peu.

Assis sur le bord des fenêtres du hall d’entrée de l’immeuble, j’accueillis avec énormément de bonheur l’offre d’aller dormir dans une des loges que vint nous faire l’un des gardiens de sécurité. C’est que depuis le début déjà, je craignais que le vent ne parvienne à faire éclater les vitres ou même qu’un objet arraché de son socle ne vienne fracasser les fenêtres de l’entrée et ne blesse le groupe de réfugiés dont nous faisions partie. En quelques minutes, nous étions sous les bons soins de la gardienne de nuit, installés dans une loge au troisième étage, avec même la possibilité de prendre une douche! Il n’y avait évidemment pas de lits, mais deux fauteuils à bascule permettant de s’allonger un peu. Évidemment, le stress vécu au cours de la soirée nous tenait réveillés. Je pris un café pour tenter de me calmer un peu, mais en vain. Seuls dans notre loge, ma blonde et moi parlions, parlions, parlions et bien sûr, le seul sujet était évidemment la tempête. Mille scénarios catastrophes furent abordés, parmi lesquels toute la panoplie des possibilités désastreuses que nous aurions pu affronter si les gens du Grand Théâtre n’avaient pas eu la bonté de nous garder dans leurs murs. Car même de l’intérieur de la loge, on pouvait entendre le vent frapper contre les murs de l’immeuble. Nous étions loin de nous en douter, mais des tonnes d’histoires pires que les nôtres étaient en train d’arriver partout dans la ville et dans le reste de la province. Au bout de plusieurs heures, alors qu’il devait être trois heures du matin, je suis parvenu sans m’en rendre compte à tomber endormi.

Peu avant six heures, l’employée de nuit parvint à nous réveiller – apparemment après plusieurs essais infructueux. Elle qui avait passé une grande partie de la nuit à tenter de rejoindre les diverses compagnies de taxi, elle y était enfin parvenue peu avant de nous réveiller. Cinq taxis seulement circulaient dans la ville entière. La tempête avait fait rage toute la nuit et commençait à peine à baisser d’intensité. Nous avons donc été attendre le taxi en compagnie de l’employé, croyant qu’il prendrait autour d’une heure à arriver, mais ce fut finalement plus de trois heures qu’il prit avant de venir nous chercher. Nous n’étions pas mécontents de rentrer à l’hôtel. Malgré la fatigue extrême, nous étions curieux de voir les images à la télévision, et c’est alors que nous avons constaté combien de chance nous avions eu de pouvoir passer la nuit au Grand Théâtre. En fait, nous nous trouvions déjà extrêmement chanceux, mais de voir l’ampleur de la tempête à la grandeur de la province nous fit encore plus apprécier les bons soins des employés et de la direction du Trident et du Grand Théâtre. D’affronter les vents de 100 km/h ainsi que des pointes à 130 km/h aurait pu s’avérer extrêmement dramatique, ou pire. Une nuit dans une loge fut de loin la plus brillante solution.

Nous sommes restés un jour de plus que prévu à Québec, par la force des choses, passant le plus clair de notre temps à récupérer de l’éprouvante expérience. Pour rien au monde, je ne changerais de place avec des gens qui fêtaient leur huitième anniversaire à bord du Titanic ou de tout événement du genre, mais je doute énormément de vivre un anniversaire dans des circonstances aussi particulières! Un peu à l’image du héros dont nous étions allés voir la pièce, notre soirée du 8 mars ne manquait pas de… panache!