C’était il y a quelques minutes, un peu avant minuit. Pas un son dans l’appartement, sauf celui des gouttes de sueur qui glissaient le long de mon front et dans mon dos. Le silence presque intégral, donc. Mais soudainement brisé par un étrange « toc toc toc » digne des plus grands mystères à la noix de coco de ce côté-ci de méridien de Greenwich. Comme je n’écoutais ni musique, ni télévision et qu’aucun son ne sortait des écouteurs que je portais sans raison sur la tête, le bruit m’a paru très proche. Quelqu’un cognait à la porte? Je m’y suis précipité et j’ai regardé par le judas : personne. J’aurais peut-être du ouvrir, quoiqu’à cette heure, et dans ce quartier, ça n’aurait pas été recommandable. Mais qui donc a causé ce bruit si étonnamment près?

Il ne faudrait pas que ce soit ce que j’ai pensé par la suite. Dehors, tout contre la fenêtre de la cuisine, il y a un échafaudage qui ne sert pratiquement à rien depuis que nous sommes arrivés dans ce nouvel appartement. Il a bien servi aux maçons qui ont refait le mur de brique, mais il y a belle lurette qu’on ne les a pas vus. Depuis, l’échafaudage reste là, accessible à quiconque, et même si on m’argumentait que personne n’oserait s’y aventurer, je rirais alors très fort dans ma barbe, et avec raison. Déjà, un homme que l’on soupçonne habiter le bloc voisin y est grimpé seul et sans invitations cette semaine. On aurait pu le méprendre pour un travailleur, sauf qu’il y a des moments où l’habit fait le moine : l’individu était en sandales et en bermudas, un accoutrement plutôt rare pour ne pas dire inexistant chez les gars de la construction – du moins durant leur quart de travail. Et puis, les soupçons sur un locataire du bloc voisin sont assez fondés: après sa visite un peu trop longue à notre goût sur l’échafaudage, l’homme s’est engouffré dans le logement d’à-côté.

C’est donc que si un quinquagénaire obèse peut, en sandales, escalader l’échafaudage quand bon lui semble, il me serait déplaisant que le bruit entendu tantôt ait été causé par un petit plaisantin désirant m’espionner tandis que j’étais à l’ordinateur. Il faut dire que nous n’avons toujours trouvé ni rideaux ni stores dont les mesures concordent avec la fenêtre au-dessus de l’évier. Nos voisins ont une vue imprenable sur une partie de notre logement, et quelques chanceux parmi le lot peuvent m’apercevoir régulièrement assis devant l’ordinateur, surtout après la tombée de la nuit. J’ose espérer que ces messieurs-dames ont quelque chose de mieux à faire que de passer leur temps à m’observer, mais avec la foule de connards qui habitent cette planète, faudrait pas se surprendre outre mesure si au moins un de ces voisins s’amusait à lorgner du côté de chez moi, question de se désennuyer un brin.

Ou bien était-ce un ami venant vérifier si à tout hasard je n’entendrais pas son discret « toc toc »? Si tel devait finalement être le cas, en voilà un qui a raté une belle chance de se montrer la gueule devant l’œil-de-bœuf afin de rassurer les âmes inquiètes qui auraient pu entendre le bruit contre la porte. Car enfin, je veux bien qu’on ait prit la précaution de ne pas réveiller ceux qui pourraient dormir, mais il y a discrétion et discrétion! Et la piste de l’ami peut véritablement être possible, surtout ce soir. N’empêche, il aurait du rester bien en vue, ou alors carrément lâcher un coup de fil. Dans certains cas, mieux vaut un bref sursaut pour les uns et un court réveil pour les autres plutôt que l’inquiétude grandeur colossale pour l’ensemble de ceux qui ont entendu l’étrange bruit (en l’occurrence, moi-même jusqu’à preuve du contraire).

Pourtant, de l’intérieur de l’appartement, on entend certes quelques bruits, comme lorsque quelqu’un ouvre la porte située à l’entrée du bloc, ou même lorsqu’un voisin claque la sienne (les portes sont particulièrement difficiles à ouvrir et fermer ici). Mais je doute fort que le visiteur, si visiteur il y a bel et bien eu, ait été destiné à l’un de nos deux voisins de palier. D’abord, je l’aurais vu, puisque leurs deux portes sont dans mon champ de vision lorsque je m’agglutine la rétine tout contre le judas. Et puis, j’aurais surtout entendu le bruit de la porte de l’un des voisins ouvrir et fermer, et ça, je n’ai rien entendu de tel. Voilà donc une autre hypothèse à écarter.

Une rapide tournée des lieux sitôt après avoir regardé à travers le judas de la porte n’a rien apporté de révélateur. La fenêtre de la salle à manger était ouverte, mais personne ne se trouvait dans les environs, et puis cette fenêtre est trop haute pour que quelqu’un ait pu y cogner de façon à faire le bruit que j’ai entendu. Ma blonde semblait dormir et donc ne pas avoir entendu le bruit. Quant à la chambre de bains, la fenêtre y était fermée, et aucun échafaudage ne s’y trouve pour l’instant installé, ce qui exclut passablement les chances que quelqu’un ait essayé d’entrer par là. Mais sait-on jamais…

Et puis, peut-être au fond n’était-ce qu’une simple fausse alerte? L’avenir nous le dira peut-être, surtout si quelqu’un de notre connaissance passait dans le coin en cognant discrètement. Cela reste à voir, donc.