Quelle journée de fous! La soirée, plus particulièrement, a atteint son paroxysme vers 1 heure du matin. C’était journée d’inventaire à la job de ma blonde, et le gentil garçon que je suis avait accepté d’aller donner un coup de main aux pauvres quatre (c’est peu pour un tel travail) qui devaient passer la journée entière au magasin, entre clients et comptage de stock, de tôt le matin à tard le soir – pour ne pas dire la nuit.

Je vous épargne sur les sept heures consécutives passées à l’ordinateur à rentrer la saisie de données. Zéro pause. 200 millilitres d’eau. 1 tout petit morceau de chocolat. Et des chiffres, des milliers de chiffres. Je risque de passer la nuit à rêver à tous ces numéros de référence qui me sont passés devant les yeux. Quoique ce serait tout de même plus agréable que ce à quoi je crains réellement de rêver au cours des prochaines heures : le fou de la rue Sherbrooke.

On est sortis du magasin vers une heure du matin. Par chance, il y avait deux taxis de disponibles au coin de la rue, et toujours par chance, le chauffeur était des plus agréables, conversant joyeusement et sympathiquement. Jusqu’à ce qu’un phénomène se mette à le klaxonner derrière nous. La rue Sherbrooke est large, très large : 3 vois, certaines autoroutes n’en ont pas autant. Nous étions dans celle de gauche, et l’énergumène dont je cause était derrière nous dans celle du centre. Malgré tout, il semblait frustré d’on ne sait quoi, et s’est aussitôt mis à être agressif au volant. Au bout d’un moment, il s’est mis à notre hauteur – toujours au centre – et a jeté dans notre taxi un regard à faire froid dans le dos. Sur le coup, j’ai eu l’impression qu’il allait sortir une arme et ouvrir le feu sur nous. La conversation s’est arrêtée nette dans le taxi. Je crois bien que je n’ai pas été le seul à être sous cette impression désagréable. D’ailleurs, ma blonde m’a avoué avoir eu les mêmes pensées à peine quelques instants après.

Comme il était tard, je me suis dit que l’homme frustré nous dépasserait rapidement et s’empresserait de disparaître de notre champ de vision. Mais il n’en a absolument rien été. Sa Jetta noire (je crois bien que c’était la marque et la couleur de son véhicule) n’a pas quitté le sillage de notre taxi un seul instant. Plutôt que de prendre les devants, l’homme s’est mis à nous suivre de très près, et chaque fois que je risquais un regard dans sa direction, je prenais un max de frissons dans le dos. Une vraie gueule de tueur. Encore là, ma blonde a tenu les mêmes propos peu après qu’ils aient traversé mon esprit. Sans compter que le chauffeur de taxi semblait tout aussi nerveux que nous pouvions l’être. Je le voyais qui jetait sans cesse des regards dans son rétroviseur en direction de l’auto suspecte et sa nervosité était palpable. C’est que je n’exagère pas en racontant la mine singulière de l’homme à la voiture noire : il aurait passé une entrevue pour un job chez les S.S., on l’engageait aussitôt!

À mon grand soulagement, notre chauffeur a très bien calculé sa manœuvre pour attendre jusqu’au dernier moment avant d’enfiler à droite sur le boulevard Pie IX. Il a tenu sa gauche sur Sherbrooke un maximum de temps, puis au dernier moment, il a ralenti presque entièrement avant de virer un peu en épingle sur Pie IX, ce qui a forcé l’inquiétant individu à continuer sa route seul vers l’ouest. À une heure plus achalandée, cela aurait été plus risqué et compliqué à réussir, mais à une heure du matin, notre chauffeur pouvait se le permettre. Malgré tout, il a continué de regarder dans le rétroviseur, le regard visiblement inquiet. Par chance, l’autre ne nous a pas suivi, du moins il n’a pas bifurqué en catastrophe pour rejoindre notre nouvel itinéraire, ce qui nous a permis de respirer un peu.

Voilà, j’espère que d’avoir raconté ce moment insolite fera au moins que je n’en rêverai pas cette nuit. Ce serait bien le bout du bout si une gueule de portrait robot supplantait les nombreux 28497 et autres 647644 lus, entrés et vérifiés par mes yeux épuisés pendant rien de moins que sept heures consécutives!