Depuis le 11 novembre dernier, au cinquième étage du Centre Eaton, on peut assister à « Titanic : l’exposition », de passage à Montréal après avoir été vue par plus de vingt-deux millions de visiteurs. Je l’ai personnellement appris par hasard par une journée hyper pluvieuse et moins de deux heures plus tard, à mon plus grand ravissement, nous étions dans la file d’attente pour acheter des billets précisément pour cette exposition.

Bien que l’histoire du Titanic soit extrêmement connue, une exposition à ce sujet n’est pas une chose banale. Surtout pas quand on y présente quantité d’objets ayant été depuis ramenés du fond de l’océan, autant des morceaux du navire que des objets ayant appartenus à des passagers ou à des membres d’équipage. L’exposition en soi a été fort appréciable, et je n’en ferai pas ici la critique en tant que telle. Je veux plutôt revenir sur un léger détail qui a transformé en grande partie l’expérience de la visite, du moins dans mon cas.

Lors de mon secondaire, pour une raison que j’ignore, il a été très souvent question du Titanic. Il me semble que c’était un sujet qui revenait à chaque année, que ce soit dans les cours d’anglais et d’histoire. Bref, j’en garde un souvenir assez précis justement parce que c’est quelque chose qui refaisait surface (sans jeu de mot…) régulièrement. Depuis, j’ai vu nombre de documentaires télévisuels sur le sujet, dont de nombreux à l’époque où le film de James Cameron a connu un succès planétaire. Sans que je me passionne pour l’histoire du Titanic, c’est néanmoins un sujet qui ne m’effraie pas et c’est donc sans difficultés que je peux continuer d’apprendre de nouvelles choses à son sujet ou même de réentendre les mêmes pour une énième fois.

Anticipant que l’exposition aurait un certain côté lourd par la gravité de son sujet, je me suis évidemment préparé psychologiquement autant qu’on peut le faire. Mais rien ne pouvait me préparer à ce « détail » dont j’ai parlé précédemment. Il y avait tant et tant de visiteurs qu’il fallait faire la ligne à nouveau une fois nos billets achetés. C’était en quelque sorte un embarquement. Sur le coup, j’ai trouvé le lien plutôt ordinaire. Jusqu’à ce qu’on arrive à notre embarquement. Quand j’ai entendu une question du genre « Votre sexe? », j’ai un peu tiqué. Mais la demande a pris tout son sens lorsqu’on m’a remis un billet d’embarquement qui n’était autre que la copie véritable d’un billet émis en 1912. Sur le carton, un nom : M. Edgar Samuel Andrew. Ma blonde et notre amie eurent quant à elles des billets aux noms de passagères. De vraies passagères. Et au moment de commencer la visite, on nous informe qu’à la fin de l’exposition, nous pourrons apprendre si « nous avons survécu » au naufrage. Ouch!!!

Le procédé est inhabituel et tout à fait efficace. Alors qu’on s’affaire encore à grimper des escalateurs, chacun lit sa carte d’embarquement et s’informe auprès de ses proches à propos de diverses informations. Quelle classe? Quel âge? Pourquoi étais-tu sur le Titanic? Crois-tu que tu as survécu? À ce point-là. Les gens ne se demandent pas de qui leur ami possède la carte, mais bien qui il est. J’étais donc Edgar Samuel Andrew, un sujet originaire d’Argentine, tout juste 18 ans, et allant assister au mariage de son frère au New-Jersey.

Déjà à ce stade de l’exposition – nous n’avons encore absolument rien vu! – se crée un sentiment étrange qui vient jouer sur le détachement que l’on aurait d’ordinaire à propos d’un tel événement. « Je suis untel ». Tandis que l’on se prépare à commencer la visite, on se prend au jeu à se demander comment c’était quand Edgar ou Annie (la « passagère » de ma blonde) sont montés à bord du Titanic il y a 96 ans. Je trouvais déjà le simple fait de me poser la question un peu absurde, mais la suite allait me prouver le contraire.

Enfin, on atteint la première salle. À l’intérieur, divers objets sont exposés et sur les murs sont affichées des photos ainsi que diverses informations. Mais ce n’est déjà plus une simple visite au musée. Devant chaque objet, on recule dans le temps. Chacun se met dans la peau de son passager. La visite prend déjà des allures de recueillement quasi funéraire. Personne n’ignore la fin du voyage. Ici, une immense réplique miniature du Titanic attire beaucoup l’attention. Là, quelques bijoux ramassés au fond de la mer fascine vieux comme jeunes. Et on se surprend à se demander quelles pouvaient être les impressions de l’individu dont le nom figure sur notre carte en parcourant le pont du gigantesque bateau, ou bien si tel bijou ou objet divers exposé devant nous ne lui a pas justement appartenu.

D’une salle à l’autre, l’impression étrange mais temporaire de ne plus être tout à fait soi-même va en augmentant. Bientôt, ce sont des cabines de troisième ou de première classe qui sont recréées, et systématiquement, chacun vérifie à quelle classe son passager appartenait alors. Dans mon cas, Edgar Samuel Andrew voyageait en deuxième classe. Dès que j’avais vu l’information, j’avais jugé à presque nulles ses chances de survie. Mais puisque j’ai sa carte en main, le sentiment devient rapidement personnel. Et si c’était moi qui étais embarqué à sa place, le 10 avril 1912? Une question étrange, s’il en est, mais que plusieurs se sont certainement posée.

Puis, c’est au tour des salles où sont exposés des objets dont on sait pour sûr à qui ils ont appartenus. Chacun retient son souffle tout en se convaincant intérieurement qu’il est pratiquement impossible d’avoir obtenu autant de preuves à propos d’objets après plus de 80 ans passés à 3 843 mètres de profondeur. Mais voici déjà quelques objets dont on peut voir un nom gravé, quelques documents dont une infime partie reste visible – ceux-ci ayant été retrouvés au fond d’une malle, ce qui explique qu’ils aient « autant » résisté.

C’est alors que ça m’est tombé dessus de plein fouet, sans que je ne m’y attende.

Une serviette. Ou quelque chose qui s’y apparente. Ayant appartenu à M. Edgar Samuel Andrew, l’homme dont le nom apparaît sur ma carte d’embarquement. Ses initiales sont brodées sur l’objet. Tant de gens ont vu cette exposition, d’autres que moi ont forcément eu une copie de la même carte. N’empêche, le sentiment est surréaliste. Je suis là à contempler une serviette qui se trouve être celle d’un individu occupant mes pensées depuis un bon moment. J’ai comme une impression de transgression. J’ai beau avoir « sa » carte, je me demande tout à coup si j’ai le droit de regarder « sa » serviette. N’est-elle pas un peu la mienne, par extension? Cette pensée est ridicule, bien entendu. Mais je n’y peux rien. Je suis, le temps de cette exposition, lié à Edgar Samuel Andrew, et à sa serviette par la même occasion. Le lien peut paraître extrêmement faible comme ça, mais il faut vraiment être sur place, et tenir dans ses mains une carte d’embarquement au nom d’un vrai passager du Titanic, pour comprendre à quel point on finit par avoir l’impression de piller une tombe.

Pétrifié par une serviette. Faut le faire. Et pourtant, c’est ce qui m’arrive pendant de longues minutes. Je reste transi devant elle, bizarrement convaincu d’avoir plus que tous les autres visiteurs le droit de l’observer, mais en même temps singulièrement effrayé, comme si un quelconque événement allait la faire sortir de son emplacement pour venir s’accrocher à mon bras. Suis-je ou ne suis-je pas Edgar Samuel Andrew? À ce moment précis de la visite, c’est une question à laquelle je n’arrive plus à répondre.

Derrière moi, sur un mur, une immense plaque sur laquelle 2228 noms sont inscrits attire l’attention de tout le monde dans la salle. On peut y lire les noms des survivants et des disparus selon les classes. Les visiteurs sont hypnotisés par cette plaque autant que je puis l’être par la serviette, et tous cherchent le nom de « leur » passager.

Je n’en ai plus besoin. Tout près de l’accessoire qui me terrifie tant, je peux lire de l’information au sujet d’Edgar Samuel Andrew. Une partie de celle-ci était déjà sur ma carte d’embarquement, mais en bonus, on me vend le « punch » de sa mort. Du coup, j’en oublie aussitôt l’objet. Mon cœur se serre : Edgar est mort! Pour moi, ce n’est pas vraiment une surprise : j’anticipais la chose. Mais de l’apprendre là, et surtout, d’une façon qui n’est pas comme les autres, via la plaque commémorative, ça me fait un drôle d’effet. J’ignore les détails précis de sa mort, j’ignore si Edgar « sait » que je pense à lui disparu 96 ans auparavant, mais je vis un moment d’une étrange facture. Avoir été croyant, j’aurais sans doute prié sans raison précise, mais voilà, je ne le suis pas, sans doute contrairement à Edgar. Je suis d’une autre époque et d’un autre monde que le sien, je ne l’ai jamais connu mais je sens déjà que quelque chose nous rattachera à jamais. Au-delà de cette fichue serviette, et d’une lettre qu’il a envoyé à un ami 2 jours avant l’embarquement qui allait sceller son destin, une simple carte d’embarquement me donne l’impression à tout jamais d’avoir, d’une certaine façon, connu de façon faussement intime un passager du Titanic.

Un site web consacré au Titanic et qui tient une biographie des passagers publie la lettre que nous avons pu lire à l’exposition. Je vous la recopie ici, en anglais car c’est de cette façon qu’elle a le plus d’impact. En guise de conclusion, je cède donc la parole au vrai Edgar Samuel Andrew :

You figure Josey I had to leave on the 17th this (month) aboard the « Oceanic », but due to the coal strike that steamer cannot depart, so I have to go one week earlier on board the « Titanic ». It really seems unbelievable that I have to leave a few days before your arrival, but there’s no help for it, I’ve got to go. You figure, Josey, I am boarding the greatest steamship in the world, but I don’t really feel proud of it at all, right now I wish the ‘Titanic’ were lying at the bottom of the ocean.