Je possède à moi seul suffisamment de mains gauches pour rivaliser de maladresse avec une équipe de baseball composée de manchots gauchers. S’il m’arrive de moins en moins souvent d’échapper de la vaisselle fragile, je compense par une improbable habileté à laisser tomber à peu près tout et n’importe quoi dans les endroits les plus saugrenus. Généralement, quand j’échappe un truc quelconque, celui-ci va forcément se loger là où il me sera le plus difficile à aller le ramasser. Les coins sombres et inaccessibles sont parfaits pour ce genre de bourde, mais ne dédaignons pas les dessous de meubles ou les derrières d’appareil ménager difficiles à déplacer sans oublier tous ces endroits où il faut s’accroupir et tâtonner à l’aveugle un long moment qui s’avère particulièrement difficile pour les genoux.

Encore récemment, je me dépassais dans l’art – c’en est un! – d’échapper un objet et d’en faire un événement qui sera tout sauf anodin. Au moment d’aller me coucher, j’accomplis un geste qui n’est pas encore mécanique : celui d’enlever mes lunettes et de les poser sur la pile de livres placés sur ma table de chevet. Ma blonde est couchée et dort depuis un bon moment déjà, ce qui fait que je me trouve dans une certaine pénombre lorsque j’effectue ce geste en apparence banal. Je pose donc mes lunettes sur la lecture accumulée et m’apprête à embarquer dans le lit, mais évidemment j’y vais d’un faux mouvement et voilà les lunettes qui tombent sur le sol. J’hésite un instant à les laisser à cet endroit, me disant que je peux toujours penser à les ramasser le lendemain à mon réveil, mais la crainte de marcher dessus au réveil et ainsi de les briser me force la main. Je pars donc à la recherche de ma paire de lunettes en espérant d’une part ne pas réveiller ma copine durant mes recherches et d’autre part, de ne pas les envoyer glisser sous le lit avec une maladresse supplémentaire. Prenant mille précautions, je m’accroupis lentement et tâte le plancher. Rien de tout ceci n’est silencieux : le plancher craque, ou étaient-ce mes articulations? Toujours est-il qu’une première tentative ne donne pas les résultats escomptés. Je décide donc de m’asseoir sur le plancher et de mieux prendre mon temps pour fouiller dans le noir total. Je pourrais toujours allumer ma lampe, mais je serais alors assuré de réveiller ma blonde, et à l’heure qu’il est, cela ne serait pas joyeux. Utilisant les deux mains, je tâtonne à gauche et à droite, au centre et puis même devant et derrière mais toujours sans récupérer mon bien. Où sont-elles donc tombées? Sous la table de chevet? Ou bien carrément sous le lit? Mais j’ai beau explorer du mieux que je peux, je ne ramène rien de mieux que de la poussière.

Il ne me reste qu’une solution qui ne m’enchante guère, mais il faut absolument que j’utilise la lampe de poche. Je me gronde intérieurement d’avoir justement rangé celle-ci au cours de la journée même. Il me faut donc fouiller dans le garde-robe situé tout juste à l’extérieur de la chambre, mais heureusement je sais parfaitement où elle se trouve et je mets donc la main dessus très rapidement. N’empêche, l’opération n’a pas été parfaitement silencieuse et je soupçonne donc que ma blonde a une relative connaissance de mes agissements suspects. De retour dans la chambre, veillant toujours à ne pas écraser mes binocles par mégarde, je m’installe de nouveau sur le sol et met en marche la lampe de poche. Je n’ai pas à chercher longtemps avant d’apercevoir mes lunettes et de les récupérer. J’éteins rapidement, je remets mes lunettes en place et je tâche de trouver un endroit pour remiser la lampe de poche sans la faire tomber – ce serait mon genre! Hélas, l’opération Sauvetage des lunettes a réveillé ma copine. Maladroit, vous dites?

Mais je peux faire mieux. Et qui dit mieux dit… deux fois dans la même journée!

Je m’apprête à sauter dans la douche. Un petit détour sur le trône, et me voilà paré. Sur la toilette, un panier est placé et me sert souvent à y placer mes vêtements durant la douche. En voulant accomplir ce geste en apparence simple, je sens néanmoins que les vêtements que je tiens en boule menacent de m’échapper. Je crains un instant que ce que je redoute le plus depuis un bon moment ne survienne, c’est-à-dire qu’en essayant d’améliorer ma prise sur la boule de vêtements, j’en vienne à échapper mes lunettes au fond du bol… C’est que celles-ci semblent tenir difficilement sur mon nez et il est fréquent qu’elles tombent toutes seules alors que je suis à peine penché. Forcément, j’en suis venu à craindre ce jour où elles glisseront d’elles-mêmes jusqu’au fond d’un bol pas tout à fait propre…

Or donc, j’en étais à me dire que ce serait bien le bout de la chose que cela arrive précisément lorsque mes deux mains sont occupées à s’assurer que je n’échappe pas mes vêtements dans la cuvette. J’avais pratiquement réussi à placer la fameuse boule de linge dans le panier lorsque quelque chose a attiré mon attention. Ma paire de bas neufs, roulés et prêts à accueillir mes pétons propres à la sortie de la douche, roulait lentement le long du reste de mes vêtements et… plongeait directement dans le fond du bol! J’avais déjà amorcé le geste pour les rattraper, mais je suis arrivé une fraction de seconde trop tard. Comme j’avais tiré la chaîne au préalable, j’ai donc eu le réflexe – heureux ou malheureux? – de saisir mes bas par le bout qui n’avait pas encore été immergé… Peut-être la crainte de voir mes bas aspirés dans le trou et ainsi bloquer sévèrement la toilette – je garde en tête le souvenir d’une toilette gravement bouchée par les essuies-touts utilisés par ma sœur! – m’a-t-elle poussé à tenter l’impossible pour éviter le pire. J’ai ensuite eu le bonheur de m’apercevoir dans le miroir, tenant du bout des doigts une paire de bas anciennement propres, et à me demander par quel espèce de phénomène mes fabuleux réflexes d’adolescence avaient pu faire place à cette fraction de seconde manquante. Une belle image, qui restera gravée longtemps dans ma mémoire.

Quelques heures plus tard à peine, je suis occupé à me faire à souper. L’épisode des bas souillés est presque déjà oublié, mais la peur de perdre mes lunettes ne me quitte jamais. En cuisine, je vois déjà le moment où je les perdrai au fond d’une marmite bouillante de soupe ou celui où elles atterriront au beau milieu d’un pâté chinois – ce sera le jour où on saura que ce fameux chinois en était un à lunettes! Je ne compte plus les occasions où il s’en est fallu de peu pour que je les envoie valser dans la poêle chaude ou dans la marinade. Jusqu’ici, j’ai toujours eu la chance de les attraper avant le moment fatidique, ou encore de les voir tomber à côté de la cible. Mais parfois, la cible est aussi la poubelle. Presque chaque fois que je dois me pencher pour déposer quoi que ce soit au fond du sac, mes lunettes glissent de mon nez. Généralement, elles tombent sur le sol, parfois même elles font un vol plané trois pieds plus loin. Mais dans le cas qui nous concerne présentement, elles ont fait preuve d’une originalité sans précédent : elles se sont envoyées directement au fond du sac de poubelle!

Damnation! Non seulement sont-elles allées se loger dans le sac, mais puisque je suis en train de faire le souper, le sac est particulièrement bien garni. De plus, mes lunettes ne se sont pas contentées de tomber sur un truc plus propre où il serait facile de les récupérer! Non, elles ont plutôt eu le bon goût de disparaître parmi les déchets et ainsi de me forcer à plonger la main au milieu des détritus. Ceux qui me connaissent savent que je suis dédaigneux à l’extrême et que je déteste peu de choses autant que le fait d’avoir les mains sales ou gommées. Me voilà donc forcé à fouiller dans le tas de déchets, de sentir des liquides dont je préfère ignorer la provenance (et si c’était le sang de la viande ayant coulé du paquet jeté aux déchets? Bjeurk!) et de tâtonner parmi les vieux mouchoirs et autres souillures douteuses simplement pour y récupérer mes lunettes.

Ah, si seulement celles-ci ne coûtaient pas les yeux de la tête, si on pouvait avoir des lunettes jetables (malgré les apparences, les miennes n’en sont pas!), j’aurais pu carrément les laisser au fond des ordures pour m’en poser une autre paire sur le nez. Mais pas de ça, Lisette! Il faut faire preuve de la plus grande attention envers nos lunettes. Si seulement les miennes me le rendaient bien…

Je me suis donc précipité à l’évier où j’ai plongé la paire de lunettes sous l’eau chaude pour y faire disparaître les tâches rouges et oranges qui la décoraient, profitant de l’occasion pour me laver les mains jusqu’aux coudes puis j’ai savonné avec force mes lunettes pendant une bonne paire de minute. Pas question qu’elles restent gommées ou qu’elles sentent la vieille pelure de banane lorsque je les remettrai! Ah! Il est bien loin, le temps où ma vue me permettait de voir une clé à 400 pieds de distance!

Mais je ne vous dirai pas ce qui est advenu des bas, par contre…