Les soirs de grande fatigue ou lorsque le frigo se fait aussi vide que les dialogues d’un film de Stallone, il peut arriver à n’importe qui de prendre le téléphone et de faire livrer le repas. Ça n’est jamais de la grande gastronomie, mais ça offre l’avantage de pouvoir rester chez soi, en pantoufles, au lieu de fournir les efforts nécessaires pour s’habiller pour la peine et se déplacer jusqu’au resto le plus près ou le plus décent. Une journée de froid glacial, ou il tombe une pluie qui serait neige s’il faisait un ou deux degrés de moins, est encore plus idéale pour rester à domicile et attendre que l’objet de sustentation nous soit livré en mains propres.

Évidemment, l’on se croise les doigts pour qu’il n’y ait pas d’erreur stupide dans la commande, comme ces fois où celui qui n’aime pas le poulet réalise que son plat en est un de volaille, ou qu’il manque un élément qui n’a pas fait son chemin avec le reste de la livraison. Cela est d’autant plus enrageant lorsqu’il ne reste plus rien à manger et qu’on ne peut pas se concocter un plat de remplacement sinon deux rôties sans confitures…

Mais pire encore que ce genre d’erreur commise par le restaurant qui a effectué la livraison : la livraison qui se fait attendre…

Et attendre…

Et attendre…

Oh, la chose n’est pas nécessairement courante, mais il y a de ces fois où le sort semble s’acharner contre vous. La soirée à laquelle je pense entre parfaitement dans cette catégorie. Elle établit même un record personnel, ce qui n’est absolument pas une bonne nouvelle.

Ce n’était pourtant pas la pleine lune! Le Canadien avait joué en après-midi! Le Super Bowl est dans plus d’un mois! Il ne faisait pas tempête! Un soir tout ce qu’il y a de plus banal. Ce soir. Hier soir si vous lisez ceci demain. Sinon, pensez à un soir comme les autres, que vous pourriez facilement confondre avec un soir… un soir… normal, quoi!

Choisir le lieu où passer la commande est normalement la partie la plus compliquée de l’opération. En banlieue, les choix sont sans doute plus restreints mais en ville, l’offre et la demande font en sorte que l’on peut passer une bonne trentaine de minutes à passer en revue les différents menus proposés avant d’arrêter son choix une première fois, puis parfois de changer d’avis à une ou quelques reprises. Mais vient toujours le moment où l’on passe la commande, ce qui nous donne plus ou moins un petit trente minutes à tuer le temps avant que nous soit livré le repas choisi.

Mais il y a ces rares occasions où le livreur se fait un peu plus attendre. On le remarque habituellement quand on franchit le cap des 45 minutes d’attente. Habituellement, on fronce le sourcil, on passe un ou deux commentaires puis comme par magie, quelqu’un cogne à la porte et on oublie aussitôt l’attente qu’on vient pourtant de commenter négativement.

Rarement a-t-on droit à une attente qui puisse être qualifiée d’abominable et d’absolument déraisonnable. Rarement a-t-on besoin de rappeler au restaurant pour vérifier ce qui se passe. Encore plus rarement a-t-on le temps ou l’impatience de grignoter quelques raisins en attendant, ou un yogourt. On se limite, on se force à ne pas se cuisiner un repas, mais c’est simplement parce qu’on garde confiance, la bouffe arrivera bientôt, forcément…

Mais le temps passe. Il passe tellement bien qu’on a le temps d’écouter en entier une émission dont la durée offre la chance à la grande aiguille de faire le tour complet de l’horloge. Dites donc, ça frise le délire, cette attente! On s’installe à la fenêtre, presque certains de voir arriver un livreur un peu perdu, mais rien ni personne n’approche le bâtiment. On fait les cent pas, on grogne un peu, la moutarde monte lentement au nez, seulement on n’a rien pour l’étendre dessus et la bouffer…

Voyons voir… la commande a été passée vers 18h00. Il sera bientôt… 19h30! Ridicule! Il y a donc un autre appel logé au restaurant. La situation est expliquée à un individu qui nous fait patienter, puis en vient un second qui ne semble au courant de rien. Celui-ci tient à nous rassurer et nous demande si notre commande est bien celle qu’il s’apprête à nous réciter, mais il se fourvoie complètement. De plus, cet abruti de classe 1 ignore complètement si notre commande est en route et se propose tout simplement de nous la préparer! Nous préférons laisser tomber et commander d’ailleurs : ces imbéciles du restaurant Mirasol (4507 Beaubien Est) ne méritent pas le moindre sou. D’ailleurs, si leur livreur finit par arriver, nous l’accueillerons d’une manière qui ne sera ni civile ni polie, et il pourra transmettre à ses patrons l’aimable coup de pied au cul que je me promets de lui imposer…

En toute vitesse, nous décidons donc d’un second lieu d’où faire livrer de la nourriture. Sagement, nous choisissons un resto dont nous connaissons la rapidité à livrer. Le fait qu’il soit situé tout près d’ici joue également en sa faveur. Avec un peu de chance, d’ici 20 minutes, nous recevrons enfin notre repas. D’ailleurs, puisqu’il est 19h30 passé, leur « rush » est derrière eux et il n’y a aucune raison pour que notre commande prenne un temps fou à livrer. Bonne nouvelle!

19h50… Le livreur doit approcher. Je m’installe à la fenêtre afin de guetter son arrivée éventuelle.

20h00… Voilà un délai qui commence à s’étirer. Après tout, on a déjà fait livrer des choses autrement plus compliquées qu’une petite pizza et une poutine italienne et cela prenait moins d’une demie heure…

20h12… Ah! Le voilà! Une voiture s’arrête devant l’immeuble, voilà même les clignotants et puis quelqu’un sort… du côté passager? Et il se dirige vers… le coffre arrière? Il ne met tout de même pas la bouffe là-dedans? Mais qu’importe : c’est qu’on a faim, ici! Le voilà qui sort… des valises? Eh merde, c’est un simple voyageur! Qu’est-ce qu’il m’emmerde! Je fais un effort pour ne pas sortir et lui faire bouffer son passeport…

20h15… Toujours rien…

20h20… Le festival des soupirs est en branle! La mauvaise humeur est au rendez-vous! Je sens un désir palpable de briser quelque chose, une fenêtre, de la vaisselle, un mur, n’importe quoi!

20h24… Je décide que si le livreur du Mirasol de merde finit par arriver avant l’autre, l’on prendra sa commande quand même. On a beau l’avoir annulée, ces zigotos semblent assez incompétents pour avoir compris de travers.

20h25… 55 minutes pour cette deuxième commande… Je rêve?

20h27… Bon, d’accord : cuisinons nous-mêmes. Quelqu’un quelque part semble vouloir que ça se passe ainsi ce soir! Alors chérie, des pâtes au chorizo, ça te va?

20h30… Il arrive!!! Il arrive!!! C’est bel et bien un livreur de restaurant, et il vient vraiment dans notre immeuble!!!

20h30 et 30 secondes… Horreur! Il livre au voisin d’en-face!!! Mais non, c’est une blague…

Deux heures trente avant d’avoir la bouffe! Avouez que c’est du pas possible!!!