Chus su’l’cul

Ainsi s’exprimeraient à peu près n’importe quel personnage de l’univers de Michel Tremblay dans son roman La Grosse Femme d’à côté est enceinte. Ils le pourraient facilement : ils parlent la même langue que moi. Que vous. Que nous. Mais dans le cas qui nous concerne, c’est moi qui m’exprime ainsi : « Chus su’l’cul! ». Ou si vous préférez : « Je suis sur le cul! »

Car je viens de terminer la lecture de ce premier roman de Michel Tremblay. J’étais déjà assez familier avec son théâtre, mais je n’avais lu aucun de ses romans. Je me suis finalement décidé. Et voilà. Chus su’l’cul.

Je déteste lire un livre dont la principale qualité est qu’on l’oublie sitôt qu’on l’a terminé. Je déteste encore plus lire un livre dont on s’arme de patience et de courage pour arriver à le terminer ou encore un livre qu’on finit par ne pas finir tellement on en déteste trop d’aspects pour continuer à le lire. La Grosse Femme d’à côté est enceinte n’est pas de ceux-là. Au contraire, j’ai pris mon temps pour le lire et j’ajouterais que j’ai choisi cette patience à contrecœur! Parce que je savais, après seulement quelques pages, que je risquais de craindre le moment où j’en terminerais la lecture.

Comme j’avais raison!

Je ne l’ai pas terminé ce soir. Oh que non. Cela doit faire 3 ou 4 jours. Et j’avais déjà très hâte d’écrire à ce sujet, mais j’avais besoin de me remettre de mes émotions. De digérer ma lecture, mais surtout, la fin de ma lecture. Terminer ce roman, c’est un deuil, c’est dire au revoir à tous ces personnages plus vrais que nature, et c’était ce moment que je souhaitais repousser un petit peu encore. Par chance, ce n’est pas un adieu, puisque ce roman constitue le premier tome du cycle romanesque des Chroniques du Plateau Mont-Royal. C’est donc dire qu’il me reste encore quelques romans pour côtoyer ces personnages, ce quartier et cette langue, surtout, cette langue que plusieurs dénigrent et qui est pourtant la leur autant qu’elle est la mienne. Mais nous y reviendrons.

J’ai lu quelques très bons livres dans ma vie. Je parle de ceux qu’on sait dès leur lecture terminée que nous voudrons assurément les relire au moins une autre fois dans notre vie. Plus souvent qu’autrement, il m’arrive d’apprécier la lecture d’un roman mais de savoir pertinemment que je ne voudrai jamais le relire, ou alors là, le plus tard possible. Dans quelques très rares cas, j’ai la chance d’en lire un dont je sais que la lecture que je viens d’en faire n’est que la première de plusieurs à venir. Que ses personnages, ou son histoire, ou sa langue, m’habiteront longtemps, sinon toujours. Vous devinerez que La Grosse Femme est de ceux-là.

Plus que tous les autres que j’avais définitivement adoré, La Grosse Femme me fait un effet jamais ressenti auparavant. Je relirai assurément Guerre et paix, par exemple, cette incroyable brique russe qui est longue à lire mais qui en vaut absolument le détour. Et je pourrais en nommer plusieurs autres, ces romans suédois, ce je-ne-sais-trop allemand et puis ceux-ci bien français. Mais aucun de tous ceux que j’ai aimé dans ma vie ne m’ont touché comme celui de Tremblay. Parce qu’il parle de moi, de vous, de nous. Parce que je m’y suis reconnu même si ça se passe en 1942. Parce que la langue. Parce que Marcel. Parce que Thérèse. Parce que Victoire. Parce que Plessis. Parce que le style. Parce que tout. Parce que. Point.

Quel incroyable roman que celui-là. Le livre a beau être mince, je peine encore à croire que tout ce qui y est raconté se déroule en une seule et même journée! Et pourtant, ce n’est pas un roman d’action à la Da Vinci Code avec son overdose de rebondissements et de coups de théâtre. On pourrait presque dire que dans le roman de Tremblay, il ne se passe presque rien. En tout cas, il ne s’y passe pas tant de choses. Mais en vérité, il s’en passe tellement! En partant, on le doit au style de Tremblay. A-t-il son égal pour raconter autant en si peu? Le livre n’est pas divisé officiellement en chapitres mais plutôt en paragraphes qui sont parfois aussi courts que 3 ou 4 pages et parfois durent plus longtemps. On s’y habitue vite, mais là n’est pas l’important. Il n’y a qu’à prendre n’importe quel bref passage de 3 ou 4 pages, de le relire et de constater qu’en si peu de phrases, en si peu de mots, tant et tant de choses sont dites! Tremblay raconte en 4 pages ce que plusieurs autres auteurs feraient en 20 ou 30 pages. Si chez certains on est dans une diarrhée de texte et de mots (presque à s’y noyer parfois), chez Tremblay nous sommes dans une économie qui va non seulement à l’essentiel, mais qui y va du premier coup. Sans fioriture aucune. Sans perte de temps. Sans banalité. Sans temps mort. Et sans superflu. Tremblay nous y emmène, on est là, point. Et on s’étonne de ce qu’on y trouve. Nous-mêmes, bien sûr, mais tellement plus aussi. J’ignorais que j’avais vécu en 1942. J’apprends aujourd’hui que 1942 vit à travers-moi. J’aurais du m’en douter, bien sûr. Mais je ne suis certainement pas le seul à l’avoir ignoré si longtemps.

Et bien que ce qui s’y passe ne soit officiellement « pas grand-chose », que les drames ne soient pas de très grands drames, j’étais complètement bouleversé quand j’ai fermé le livre pour de bon. Au bord des larmes! Pourtant, cela ne finit pas de façon dramatique ou même mélodramatique. Rien de tout cela. J’étais simplement sous le choc. J’absorbais. Une leçon d’écriture. Une leçon de lecture. J’ai ouvert la dernière page à nouveau : c’est vraiment fini? N’y a-t-il pas une grosse portion que j’ai complètement ratée? Dommage : j’en aurais pris plus, beaucoup plus. Je me réjouis de savoir que les Chroniques du Plateau Mont-Royal ne font que commencer.

Je n’ai pourtant jamais habité le Plateau et n’y habiterai probablement jamais. Le quartier a beaucoup changé depuis 1942 et même depuis l’époque où le livre est sorti en 1978. Mais ce que j’ai lu dans La Grosse Femme ne me paraissait pourtant pas étranger ni surtout lointain. Ça sonnait familier, véridique, proche, tout proche. J’ai vécu pour la seconde fois une impression que j’avais eu jadis en regardant le documentaire Pour la suite du monde de Pierre Perrault et qui date de 1963. Il s’agit d’un documentaire tourné à l’Île aux Coudres sur la vie des insulaires et de leur rôle dans la pêche au marsouin, interrompue depuis 1924. J’anticipais un emmerdement profond étant donné que je n’aime ni le poisson ni la pêche. J’ai plutôt récolté le même genre de bouleversement qu’en lisant La Grosse Femme. Dans le documentaire, les habitants de l’île sont totalement d’une autre génération que la mienne et ils parlent une langue qui semble à peine posséder un lien de parenté avec la mienne. Malgré tout, j’ai été parfaitement rejoint par les choses que j’entendais dans le film. Ces gens parlaient plus ou moins ma langue, ils parlaient plus ou moins de choses que je pouvais comprendre, mais voilà, ils en parlaient et sans savoir pourquoi, sans savoir comment, j’arrivais à me reconnaître en eux, je me sentais interpelé, leur langue me parlait directement et bien que plusieurs mots m’échappaient ici et là, je sentais au fond de moi-même que c’était bien ma langue, que je pourrais même mieux la comprendre qu’un français ou un belge n’y arriverait jamais, c’était bel et bien ma langue et elle ne m’apparaissait soudainement plus barbare comme j’avais presque eu la prétention de penser en tout début de projection.

Ce n’était ni les difficultés autour de la pêche au marsouin ni même les problèmes quotidiens de la vie insulaire qui me rejoignaient. Mais cela et tout le reste. Tout comme dans La Grosse Femme, ce n’était ni les sentiments négatifs d’Albertine ni ceux éprouvés par Thérèse pour le beau Gérard Bleau qui me rejoignaient. Mais cela et tout le reste. Les problèmes et la vie quotidienne du film de Perrault ou du roman de Tremblay sont les miens, aucun doute là-dessus. Dans l’un, des insulaires qui souhaitent pouvoir pêcher à nouveau le marsouin. Dans l’autre, des personnages principalement féminins dont plusieurs sont enceintes. Tout à fait le contraire de ma personnalité ou de ma vie intime. Et malgré tout, tout à fait moi, dans un cas comme dans l’autre. Comment ne pas parler d’œuvres majeures alors?

J’ai toujours aimé Michel Tremblay à partir du moment où j’ai lu quelques-unes de ses pièces pour la première fois. J’ai pensé que son théâtre et ses romans seraient peut-être différents, comme il arrive qu’un San-Antonio soit plutôt différent d’un Frédéric Dard (alors que… hein!), ou même à la différence (à ce qu’on me dit) entre les romans et le théâtre de Marie Laberge (que j’abhorre!). Mais il n’en est rien avec les œuvres de Tremblay. Ce qu’il a commencé au théâtre, il l’a parfaitement poursuivi dans ses romans. Mais, et je m’explique mal la chose, il existe une sorte de dégoût pour Michel Tremblay. Est-ce à cause de la langue, que certains trouvent imbuvable et qualifient même de joual? Sans doute est-ce une partie de l’explication.

J’ai d’abord joué du Tremblay dans un cours de théâtre optionnel à l’époque où j’errais en sciences humaines. Ce fut sa pièce Le Vrai Monde? et j’eus la chance de partager le rôle de Claude, l’écrivain, que j’interprétais pour la scène finale, superbe et intense. Je me souviens encore de certains passages de mon texte même si cela fait près de 20 ans! C’étaient mes premiers pas en théâtre, n’ayant jamais joué auparavant en aucune occasion que ce soit, pas même en improvisation ou en amateur ni quoi que ce soit d’autre. Certes, la pièce me parlait particulièrement, notamment à cause d’un conflit entre le fils écrivain et son père (tiens tiens…). Je n’avais aucune difficulté à réciter mon texte, mais ce n’était pas le cas de tous et de toutes. La langue de Tremblay, que plusieurs appellent du joual, semblait causer toutes sortes d’ennuis à un paquet de gens. Ainsi, tel étudiant butait sur quelque chose d’aussi simple que « J’m’en vas à shop », par exemple, puisqu’il s’obstinait à vouloir lire à voix haute « Je m’en vais à la shop ». Une fille en particulier butait sur presque chaque mot. « J’suis pas d’même, Claude! » devenait systématiquement « Je ne suis pas de même, Claude » ou « J’suis ta mére! » sortait à tout coup en « Je suis ta mère! » qui exaspéraient l’enseignante, incapable de faire comprendre à certains étudiants que les mots escamotés ne l’étaient pas pour rien et qu’il ne fallait pas dire « Je suis » quand le texte disait « J’suis » (ou « Chus »!) ou encore que l’accent aigu dans « mére » n’était pas une faute d’impression et qu’il ne fallait surtout pas dire « mère » à la place. Mais il n’y avait rien à faire, les étudiants s’obstinaient et clamaient que « personne ne parle comme ça » alors que c’était tout le contraire, qu’ils rentraient dans la classe en affirmant par exemple que « Chus tannée d’avoir mal à téte de même! » ou autre « Si la prof me dit encore que j’l’ai pas pantoute, m’as t’l’a calmer, tu vas vouére! » sans se rendre compte qu’ils parlaient presque exactement comme dans la pièce de Tremblay.

Plus tard, quand j’ai eu la chance d’accéder au programme de théâtre, la relation générale avec Tremblay ne s’est pas améliorée. Il ne fallait pratiquement jamais prononcer son nom, sinon un soupir collectif se faisait entendre. C’était d’autant plus étrange que ce n’était pas la faute des professeurs qui auraient pu, par exemple, nous transmettre leur malaise ou leur haine de Tremblay. Mais c’était tout le contraire : nos enseignants tentaient par tous les moyens de nous faire admettre l’énorme importance de Tremblay dans la dramaturgie québécoise. À part moi-même et une ou deux rares irrésistibles, la cause de Tremblay était une cause perdante! Cela a atteint son paroxysme lors de la dernière session, alors que nous avions plus ou moins carte blanche pour choisir une pièce et la jouer en fin d’année. Je dis plus ou moins simplement parce qu’il fallait n’en jouer que 30 minutes, c’est donc que nous pouvions choisir n’importe quelle pièce – l’éventail est large! – et choisir nous-mêmes les 30 minutes à interpréter. Un cours, les profs demandèrent à tous d’y aller de suggestions afin que nous puissions savoir ce qui intéressait tout le monde avant de commencer sérieusement nos recherches. J’ai avancé le nom de Tremblay sans hésiter, et je fus accueilli par deux réactions diamétralement opposées : la prof me regarda avec un énorme sourire et ajouta « Très bonne idée », tandis que l’ensemble des étudiants me fusilla du regard et plusieurs commentaires négatifs sur le dramaturge québécois se faisaient entendre. Étonnés comme toujours, les profs tentèrent de comprendre le pourquoi de cette haine généralisée, mais n’arrivèrent même pas, et moi non plus par la même occasion, à convaincre les autres qu’il s’agissait là de théâtre majeur et qu’il faudrait au moins en choisir au moins une (nous serions trois équipes, donc trois pièces à jouer).

Je ne saurais dire si c’est simplement par snobisme que les étudiants se tournèrent d’emblée vers le théâtre étranger, mais toujours est-il que les pièces choisies furent toutes prises dans le répertoire non-québécois. L’une des pièces était américaine, l’un des groupes choisit d’adapter les Contes des Mille et une nuits en format théâtral et mon groupe à moi choisit, après de longues négociations, le théâtre britannique en la personne d’Harold Pinter.

Loin de moi l’idée de vouloir interdire les œuvres étrangères, bien au contraire. Avec Pinter, nous sommes dans le théâtre absurde, un genre que j’adore tout particulièrement. Avant La Grosse Femme, j’ai adoré des romans de plusieurs pays, et donc forcément des traductions. Mais voilà, il reste qu’à cause de certains détails parfois techniques, souvent propres à des particularités d’un pays précis ou d’une langue précise, il nous soit impossible de tout comprendre l’ensemble d’une œuvre. Par la force des choses, certains détails vont nous échapper, le sens d’une blague, l’ironie d’une phrase, la lourdeur d’un sous-entendu, etc. Nous en saisirons le sens général, bien sûr, n’étant pas idiots, mais il se peut aussi que le sens général ne suffise pas, surtout pour un acteur ou une actrice, à bien saisir et interpréter toutes les subtilités contenues dans le texte. Quelqu’un qui lit une traduction d’un roman québécois qui contiendrait, par exemple, une phrase faisant référence à la descente aux enfers du Canadien de Montréal suite à l’échange de Patrick Roy, risque de manquer cette référence ou à tout le moins de ne pas en saisir tout le sens qu’aura voulu lui donner l’auteur dans sa langue d’origine. Quelque chose d’aussi simple, par exemple, que « comment Peanut a démoli la Flanelle avec l’échange de Casseau » n’évoquera rien de particulier à un individu qui lit une traduction sur un autre continent, quand bien même il serait au courant du passé glorieux de l’équipe (en général), et à moins que le traducteur ait inclus une notice clairement explicative sur le sujet précis de la phrase, il passera outre en se disant qu’après tout, Peanut, Flanelle et Casseau ne sont qu’une phrase dans le lot entier du roman et qu’il doit s’agir d’un truc sans trop d’importance. Et ce le sera, après tout, dans une certaine mesure, mais voilà tout de même avec quelle facilité l’on peut ne pas avoir ce qu’il faut pour comprendre l’entièreté d’une œuvre.

Imaginez maintenant des apprentis acteurs et actrices s’efforçant de faire semblant d’avoir compris une traduction d’une pièce britannique, absurde de surcroît, que plusieurs britanniques ne doivent même pas comprendre eux-mêmes comme il y a ici plusieurs personnes qui ne comprendront pas, par exemple, l’absurde des Denis Drolet. J’en ai même connu qui ne comprenaient rien à l’absurde de La Petite Vie! Voilà donc nous acteurs et actrices, dont je fais partie, qui se donnent du mieux qu’ils peuvent avec les moyens dont ils disposent, et cela donnera un truc très bof, plus approximatif sans doute que mauvais, mais sans en être trop éloigné non plus. Je me suis retrouvé à jouer un directeur d’asile dont j’arrivais mal à saisir le sens de plusieurs phrases. J’ai donc fort probablement manqué d’ironie là où elle apparaissait clairement à un britannique imbibé de l’esprit de la pièce, ou bien j’en aurai mis là où il devait plutôt y avoir du sarcasme ou bien de l’innocence feinte, allez savoir. J’aurais bien sûr préféré jouer un truc qui n’avait pas été traduit – après tout, nous n’étions que des étudiants qui essayaient de devenir acteurs – quitte même à ce que ce ne soit pas québécois. Mais je n’ai pas eu cette chance. Au final, j’ai offert une lamentable performance, je n’aurai pas été le seul, et les gens qui ont assisté aux quelques représentations auront eu le bon goût de faire semblant d’aimer ça ou d’attendre une décennie avant d’avouer n’avoir rien compris. Comment les blâmer de n’avoir pas compris quelque chose que nous ne comprenions pas nous-mêmes?

Or, si je n’avais pas auparavant joué Tremblay, je pourrais croire définitivement ne pas avoir possédé de talent pour le jeu. Mais il y a justement cette pièce de Tremblay, Le Vrai Monde? et la performance éblouissante que j’avais offert. Je le dis sans me vanter, vraiment. Je m’en souviens mieux que tous les textes que j’ai joués à l’époque où j’étais en théâtre. C’est donc que la pièce de Tremblay m’a marqué à ce point. Nous ne l’avons jouée qu’un soir, et je me rappelle encore d’un millier de détails, autant avant, pendant et après la représentation. Tout le monde avait le trac, mais cela ne se vit pas de la même façon chez chaque personne. Ainsi, je découvrais avec joie que j’étais tout à fait excité de jouer devant une foule ce soir-là, alors que certains camarades de classe étaient verts et se demandaient quelle mouche les avait piqués pour qu’ils choisissent un cours optionnel de théâtre au lieu de prendre quelque autre niaiserie où ils auraient dormi tranquillement dans un coin de la classe. Quand est venu le temps de faire mon entrée en scène – j’étais le tout dernier à le faire, puisque j’étais le seul à partager un rôle avec un autre acteur – j’étais en parfait contrôle, à un point tel que j’ai eu conscience de certains tics que j’ai ajouté sur le spot, comme de jouer avec les lunettes du personnage, etc., autant de choses qui passent pour des détails mais puisque nous n’avions pas vraiment mis l’accent sur la mise en scène, c’était comme si je m’en chargeais au moment même de l’interprétation. La performance a dépassé et de loin toutes nos répétitions – j’étais d’ailleurs celui qui avait le moins répété, maîtrisant mon texte et le fameux joual de Tremblay, la prof préférant passer plus de temps à tenter de corriger ceux qui butaient à tous les deux mots – et autant mon jeu que celui qui interprétait mon père a monté d’un sinon de plusieurs crans. Je me souviens avoir ressenti des frissons par moments, des frissons que ce camarade aussi âgé que moi et qui jouait mon père me faisait ressentir de par l’intensité et la véracité de son jeu. La scène finale que nous avons livrée ce soir-là m’a tout de suite convaincu que j’aurais voulu rejouer cette même pièce le lendemain, le surlendemain et les soirs suivants! Mais j’étais bien le seul. Mon « père », qui avait offert une excellente performance d’acteur à mon avis, s’est dirigé aux toilettes sitôt la pièce terminée et a vomi tout son stress. En quittant les lieux ce soir-là, je me suis senti bien seul, et je l’étais, puisque j’étais le seul à regretter que l’on ne jouerait plus cette pièce. Tous les autres, incluant mon « père » de scène, avaient détesté l’expérience et juraient qu’ils ne s’y feraient plus reprendre!

Vous pouvez donc imaginer la joie de Mme Savard lorsque, quelques années plus tard, elle m’a retrouvé dans un de ses cours réguliers du programme de théâtre. Je suis rapidement devenu son chouchou, si tant est qu’une chose pareille puisse exister au Cégep. Mais elle n’enseignait plus le jeu à ce moment, ce qui fait qu’elle ne m’a plus vu jouer avant la session finale. Avant le fiasco Pinter. Je me souviens encore de sa réaction à l’issue de la représentation qu’elle était venue voir (cette fois, nous jouions plusieurs fois!) : une sorte de sourire en « S » couché, l’indécision sur le visage ou plutôt l’indigestion. Elle m’avait adoré dans Tremblay et me l’avait souvent répété, y allant de qualificatifs extrêmement positifs. Et là elle me voyait dans Pinter, et je pouvais lire le questionnement sur son visage, ce fameux « Me suis-je trompé tout ce temps? » qu’elle n’osait pas me virguler en pleine gueule, par politesse, suivi d’une autre question, « Était-ce bien lui? Ou un étudiant qui lui ressemblait? », un visage éberlué comme le serait le vôtre si votre maman vous avouait vous avoir fait avec un serpent à sonnettes.

Je suis fort probablement un bien moins bon acteur que ne l’a laissée croire ma performance dans Le Vrai Monde? de Tremblay. Mais je suis très certainement un bien meilleur acteur que ne l’a démontrée mon interprétation de Pinter. Aurions-nous joués une pièce de Tremblay lors de cette dernière session, j’ignore si cela aurait changé quoi que ce soit pour les membres de mon groupe, du moins en ce qui concerne un avenir d’acteur ou d’actrice. Mais j’ose croire – en fait, je le crois sincèrement – que nous aurions offert un bien meilleur spectacle. Le texte aurait beaucoup plus été à notre portée, autant de compréhension que d’interprétation, et nous n’aurions eu aucune difficulté à comprendre nos personnages et leurs répliques. Ce n’est pas parce que l’œuvre de Tremblay n’est pas à la hauteur, bien au contraire. Mais comme souvent avec le talent québécois, le plus gros de la reconnaissance provient de l’étranger. Oh, il reste très apprécié au Québec, énormément lu et joué, bien sûr, mais je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi il existait (et existe probablement encore) une frange d’étudiants à qui ils poussent des boutons chaque fois que l’on nomme son nom. Serait-ce simplement parce qu’on lui en veut de nous décrire avec autant d’aisance et de simplicité dans ses pièces et ses romans? Encore faut-il les aborder de la bonne façon. Je ne dois pas avoir ce problème, puisque je jubile déjà à l’idée de ma prochaine lecture de Tremblay.

Thérèse et Pierrette à l’école des Saint-Anges, tenez-vous bien, j’arrive!

Laisser un commentaire