De temps à autre, et pour toutes sortes de raisons, il m’arrive parfois de regarder un film ou une série que j’ai déjà vu. Souvent, je le fais lorsque je me rends compte que cela fait tellement de temps depuis mon dernier visionnement que j’arrive à peine à me rappeler de l’œuvre en question. Ainsi, quand je la visionne à nouveau, je lui redécouvre toutes les mêmes qualités que je connaissais et parfois même, certaines circonstances font en sorte que j’en trouve de nouvelles. De la sorte, il m’arrive, à un cinquième ou sixième visionnement, de voir un film ou une série d’un tout nouvel œil et d’y remarquer des qualités (ou parfois des défauts, il va sans dire) qui m’avaient échappé les fois précédentes.

Le prétexte parfait pour revoir des trucs que j’ai adoré est pour moi celui d’être grippé ou affaibli par un quelconque virus. Lorsque je ne me sens pas à mon meilleur, je sais que je n’ai pas l’attention idéale pour aborder une œuvre qui sera nouvelle pour moi. Ce sont dans ces moments que je choisis habituellement de revoir quelque chose pour la énième fois, sachant que si mon état m’empêche de tout suivre et de tout apprécier à la perfection, ce n’est pas grave étant donné que j’ai déjà vu l’objet en question.

Et puis parfois, les circonstances font en sorte que, les années aidant, un éclairage nouveau s’impose de lui-même sur l’œuvre reconsommée. Ainsi, la série Chartrand et Simonne, diffusée entre 2000 et 2003 à Radio-Canada et à Télé-Québec mais que j’ai découvert un peu plus tard, fait partie de ces œuvres qu’il m’arrive de revoir avec grand plaisir. L’on y suit une partie de la vie de Michel Chartrand et de son épouse Simonne Monet et en arrière-fond l’évolution et l’histoire de la société québécoise sur une période qui couvre près de 60 ans. Luc Picard est époustouflant et son Michel Chartrand est tellement incarné qu’on a l’impression par moments d’entendre le vrai.

Récemment, j’en étais au troisième épisode de la série (qui en compte douze) lorsque j’ai constaté avec une certaine surprise empreinte d’horreur que les choses avaient, à un certain niveau, très peu changé. L’action se déroule durant la Seconde Guerre mondiale et couvre les années 1942-45. Outre Chartrand et Simonne, on y croise différents acteurs de l’histoire du Québec comme Pierre-Elliot Trudeau (futur aéroport), André Laurendeau (futur Cégep) ainsi que l’abbé Lionel Groulx et Jean Drapeau (futures stations de métro). Mais trêve de plaisanteries car ce ne sont pas la finalité de ces personnages qui m’a particulièrement marqué.

L’épisode relate des événements qui se sont déroulés il y a 70 ans et tourne passablement autour de deux élections, l’élection fédérale partielle de Jean Drapeau comme candidat indépendant dans Outremont en pleine période de conscription ainsi que celle de 1944 au provincial. Sept décennies avant les élections toutes récentes ici en 2012, et pourtant… pourtant!

Chartrand et Laurendeau ont loué une salle pour y faire une assemblée puisqu’ils soutiennent Drapeau lors de l’élection partielle dans Outremont en 1942, mais le propriétaire fait soudain volte-face la veille de leur assembler malgré leur dépôt pour refiler la salle à, qui d’autre? Le Parti Libéral! Tiens donc! Rien de nouveau sous le soleil, finalement. Mais d’où me vient ma naïveté de croire, depuis si longtemps, que les choses ont changé, qu’elles changent encore et qu’elles changeront encore?

Il ne faut pas se méprendre. La série ne traite pas que de politique et l’on peut y voir plusieurs énormes changements dans la société, que ce soit la place des femmes ou celle de la religion pour n’en nommer que quelques-unes. Mais en ce qui concerne la politique, alors là… Certains des mots prononcés par Chartrand lors de cet épisode me faisaient frissonner en réalisant que 70 ans plus tard, ils s’appliquaient encore et toujours, et avec la même puissance. À un certain moment, il dit: « Comment est-ce que le peuple fait pour se retrouver avec des dirigeants irresponsables, qui les trahissent d’une élection à l’autre? »

Oui, comment? 70 ans plus tard, on peut dire exactement la même chose que Chartrand en 1942. Encore et toujours… et toujours… et toujours…

Lors d’une soirée chez les parents de son épouse, Chartrand discute évidemment de la situation politique. Ancien député, son beau-père (nommé juge parce qu’il ne suivait pas la ligne du parti) affirme qu’à son avis « c’est plus l’argent que les principes qui font la force des machines électorales ». Entendez-vous mes haut-le-cœur? En avez-vous vous mêmes? Je sais bien que ce sont des mots prononcés par un personnage lors d’une série réalisée au tournant des années 2000 et non réellement en 1942, mais ça donne quand même froid dans le dos de constater que les choses n’ont absolument pas changé depuis tout ce temps. C’est hélas encore l’argent et non les principes qui mènent le monde. Si cela ne change pas sur une période où se sont alignées plusieurs générations, c’est donc que ça ne changera jamais? Brrrrrr… c’est l’horreur totale alors.

Chartrand répond aux propos de son beau-père que leur parti est un parti pour le peuple et non pour les magnats de la finance. Sans surprise, ce parti ne sera pas élu. C’était le Bloc Populaire à cette époque, c’est probablement Québec Solidaire aujourd’hui. Qu’ils élisent 4 ou 2 députés ou un seul, qu’est-ce que ça change, puisque ce sont encore les partis qui fonctionnent avec les magnats de la finance qui obtiennent le pouvoir en 2012. Et Chartrand d’ajouter: « On ne peut plus rien faire avec les vieux partis corrompus. » Cauchemar!!! Soixante-dix ans plus tard, le mot corruption est probablement celui qui décrit le mieux les vieux partis! RIEN N’A CHANGÉ!

Discutant avec Michel Chartrand, un dénommé Philippe Girard, qui se lance en politique provinciale avec le Bloc Populaire, commente: « Pour moi, y’a pas de sacrifice trop grand pour sortir le peuple de la misère. » Il poursuit: « C’est à l’Assemblée Législative qu’on peut empêcher le gouvernement de coucher dans le lit des capitalistes! » Woah, il y a de quoi se déclarer fou à lier et se faire interner jusqu’à la fin de ses jours! Comment, nous ne sommes plus dans les années 1940?!? Ah bon, j’aurais vraiment cru… Parce que, hein, à part la date qui est différente, le reste est pas mal pareil, non?

Encouragé par les propos de Girard et d’André Laurendeau, Chartrand lance: « Si on arrive à battre les vieux partis avec du bénévolat pis des souscriptions populaires, ça va leur montrer que le patronage pis la corruption, ça a fait son temps. » I wish! Ah, il y a bien eu le renouveau du Parti Québécois dans les années 1970, et le Québec a grandement changé avec la Révolution Tranquille et tout ça, mais aujourd’hui le PQ est considéré justement comme un des vieux partis. Et nous sommes loin d’une quelconque révolution. La corruption semble loin d’avoir fait son temps, on nous l’apprend tous les jours à une certaine commission… près de 40 ans après une autre commission, Cliche celle-là, qui devait elle aussi nous débarrasser de ce même fléau…

Lors de cette même discussion, Girard affirme que leur parti commence à faire peur à Duplessis, ce à quoi Laurendeau ajoute: « Le Parti Libéral prédit la guerre civile si le Bloc l’emporte. » Hein? Quoi? Comment? Je rêve?!? J’en pleurerais! Aux plus récentes élections provinciales, Jean Charest n’a-t-il pas dit que si le PQ (ou était-ce la CAQ?) l’emportait, ce serait la guerre civile? Ou des propos du genre, il me semble. J’oublie précisément le clown qui a dit pareille chose, j’oublie même le parti visé, mais je retiens une chose, c’est que les choses n’ont définitivement pas changé en politique. Les clowns passent mais les niaiseries restent. Et recommencent, encore et encore et encore…

Plus tard, alors qu’il se présente lui-même comme candidat (qui sera défait), Chartrand s’adresse à des concitoyens: « Ben oui mais c’est toujours les mêmes rengaines depuis des années, mon cher monsieur. Tout le monde s’épuise à faire battre, ou ben les Rouges, ou ben les Bleus, au lieu d’unir leurs forces derrière un programme électoral. (…) le parti veut satisfaire les besoins du peuple, pas servir les intérêts de la haute finance pis des trusts internationaux. » Misère… C’est effectivement toujours la même rengaine. On s’épuise à faire battre un parti ou bien l’autre, jamais à faire gagner une idée, un programme. Et les partis qui obtiennent le pouvoir se font un devoir de servir les intérêts de la haute finance et des trusts en tout genre… 1942 ou 2012: même combat!

J’en profite pour glisser ici une phrase souvent répétée par Michel Chartrand et à laquelle je me suis identifié dès la première fois que je l’ai entendue: « Le capitalisme est par définition apatride, amoral et asocial. » Ça aussi, ça s’applique encore aujourd’hui, malgré les crises financières, malgré les promesses de changement, malgré toutes les illusions et les désillusions. Surtout les désillusions… De voir à quel point rien ou presque n’a changé, je vais finir par définitivement perdre le goût d’aller voter. À quoi bon…

Comme prévu, le Bloc Populaire ne fera pas grande figure aux élections de 1944, ne parvenant à élire que 4 députés, dont le chef de l’aile québécoise, André Laurendeau. Chartrand annonce: « Les Libéraux d’Adélard Godbout obtiennent 40% du suffrage. Mais avec juste 39% des vois, Duplessis le pitre obtient une majorité de députés. » Pierre-Elliott Trudeau réagit: « Évidemment. Notre système parlementaire permet toujours de pareilles aberrations. » Le pire dans tout ça, c’est que 70 ans plus tard, RIEN N’A CHANGÉ! Nombreux sont ceux qui réclament un changement et ce, depuis fort longtemps il me semble, et pourtant rien n’est fait. On nous promet, on nous fait miroiter, et puis on passe à autre chose et on n’en parle plus… jusqu’aux prochaines élections!

Je m’en voudrais de laisser le mot de la fin à P-E Trudeau, alors pour faire mon original, je laisserai le mot de la fin à nul autre que… Pierre-Elliott Trudeau! Mais attendez, avec une petite twist originale, z’inquiétez-vous pas… Commentant l’arrestation sans mandat de l’organisateur de la campagne de Jean Drapeau, un jeune Trudeau déplore: « C’est ça, la loi des mesures de guerre. » Hon! Mais attendez, il y a encor plus savoureux de perversité! Après s’être fait expulser avec Simonne Monet d’une assemblée du candidat libéral auquel Drapeau s’opposera (en vain), Trudeau affirme: « La clique militaire d’Ottawa se fiche complètement des citoyens. Ce n’est pas très digne d’une démocratie, ça. » Simonne lui demande alors: « Mais qu’est-ce que ça veut dire, la démocratie, avec la loi des mesures de guerre? » et Trudeau de répondre: « T’as bien raison. C’est une dictature ».

!!!

Comme quoi, si les choses ne changent pas, les individus, eux, en sont capables. Mais ce n’est pas toujours pour le mieux…