Y’a pas à dire: on se prend très au sérieux à RDS. On savait déjà que le Réseau des Sports n’a qu’un seul sport comme religion, à savoir le hockey et plus particulièrement la Sainte-Flanelle. Mais même pour nous parler de hockey, leurs supposés experts prennent des airs et des tons qu’on s’attendrait plus à trouver dans un reportage de l’émission Enquête ou aux Grands Reportages à RDI.

C’est qu’il faut les entendre, ces zigotos, pour le croire! Et même lorsqu’on les entend, il faut se pincer pour réaliser qu’on n’a pas rêvé la scène. Ce soir, j’aurais pu. La première période du match Canadiens-Bruins à Boston n’ayant pas été la plus excitante de la soirée, j’aurais facilement pu tomber endormi et ainsi rêvasser qu’Alain Crête m’annonçait que la Corée du Nord avait envoyé un missile nucléaire sur les États-Unis, ou qu’un tsunami venait de rayer la Californie de la carte.

Car Alain Crête nous annonçait réellement quelque chose. Il a pris son ton cérémonial, presque funéraire, pour nous faire part de cette im-por-tan-te nouvelle que les Flames de Calgary ne feraient pas jouer Jarome Iginla ce soir, et qu’il serait donc peut-être incessamment échangé à une autre équipe.

Comme triste nouvelle, avouez que c’en est toute une, non?

C’était comme si Alain Crête nous annonçait la mort de Barack Obama. À ses côtés, Benoît Brunet et Denis Gauthier commentait la situation. la mine basse et le regard fuyant. L’un d’entre eux a même parlé de « triste soirée à Calgary ». Ils ont discuté de cette banalité pendant plusieurs minutes, ne faisant que répéter les mêmes choses et ne perdant jamais cette sorte de profonde tristesse qui semblait tous les affliger. Si j’avais coupé le son de ma télévision, j’aurais pu croire qu’ils parlaient d’un collègue qui venait de mourir, ou d’une catastrophe d’une importance majeure.

Mais non. Ils parlaient tout simplement de la possibilité que les Flames de Calgary échangent Jarome Iginla. Gros drame! « Une triste soirée », « Une époque qui se termine », « on pense aux pauvres amateurs à Calgary », je m’attendais à tout moment à en voir l’un des trois écraser une larme, à sortir son mouchoir, s’essuyer les yeux sous les lunettes. Pour peu, ils auraient ajouté une phrase la voix brisée par l’émotion, la gorge nouée, et leur confrère leur aurait alors placé une main compatissante sur l’épaule.

Du grand RDS! Du très grand!

Que Jarome Iginla se fasse ou non échanger, on s’en contretorche. Ça fait partie du sport. Plus personne n’est intouchable, demandez-le à Wayne Gretzky qui en a pleuré une rivière un jour d’été 1988. Mais il y a pire! C’est qu’à chaque foutue saison, lorsqu’approche la date limite des transactions de la LNH, le même cirque recommence. Iginla va peut-être se faire échanger au cours des prochaines heures? Mais ils disaient tous la même chose l’an passé, et l’autre avant, et l’autre avant et encore l’autre avant! Avant Iginla, ça a été d’autres joueurs, je me souviens de Jay Bouwmeester qui devait se faire échanger à chaque saison, et puis qui demeurait en place année après année… Shane Doan! Depuis combien d’années est-il censé être bientôt envoyé sous d’autres cieux, celui-là? Cinq ans? Sept? On s’en fout. Mais apparemment, RDS ne voit pas les choses du même œil.

C’est d’ailleurs particulier de voir les choses à leur façon. Ce soir, les 3 prétendus experts étaient unanimes sur la situation d’Iginla, des Flames et de leurs amateurs: un triste jour, hélas, la fin d’une ère, sortez les mouchoirs… Or, il faut vraiment être bouché pour ne pas même évoquer d’autres façons de voir les choses. Les gens à Calgary sont-ils vraiment TOUS tristes? Cette franchise ne va NULLE PART. Si les Flames ratent les séries cette saison (et ils sont bien partis pour les manquer), ce sera la quatrième année de suite qu’ils ne seront pas des éliminatoires. Échanger Iginla (et d’autres) aurait du être fait bien avant aujourd’hui, mais passons. On semble, du côté de la direction de cette équipe, ne pas s’être rendu compte que l’heure de la reconstruction a sonné il y a un moment déjà. Tout ça, ce sont des choses que tout ceux qui suivent le moindrement le hockey savent. Je le sais, et je ne me considère pas comme suivant ce qui se passe dans la ligue du tout. C’est donc dire qu’il est très facile de savoir tout cela! Mais personne à RDS n’a émis cette opinion. Personne n’a dit non plus qu’Iginla aurait peut-être enfin la chance de remporter la Coupe Stanley en étant échangé pour une meilleure équipe. Ils auraient même pu évoquer l’excellente occasion, pour les Flames, de commencer leur reconstruction sur de bonnes bases en obtenant de jeunes joueurs d’avenir ou de bons choix au repêchage. Hélas, triple hélas, on préférait plutôt mettre l’accent sur cette triste nouvelle, jouer la carte du gros drame, de l’émotion, façon LCN. Une vraie farce!

Plus tard, ils ont même fait intervenir Renaud Lavoie pour replonger dans le sujet même s’il n’y avait rien de nouveau à en dire. Et le défilé des visages longs a repris, triste jour, pauvres amateurs de Calgary, c’est tout juste s’ils n’ont pas envoyé des fleurs en se souhaitant mutuellement des sincères condoléances.

Pathétique. Mais ça semble être une réelle direction que le réseau veut prendre. Il n’y a qu’à regarder ne serait-ce qu’un épisode de l’insipide émission « 24 CH » pour s’en convaincre. Censée montrer tout tout tout de l’intérieur, y compris les réunions d’équipe et autres informations auxquelles le public n’a généralement pas accès, l’émission mise plutôt sur une étrange recette. Il y a d’abord les ralentis, utilisés à l’extrême, et pour toutes sortes de plans aussi banals les uns que les autres: Gorges patine à l’entraînement… ralenti… Gionta boit une gorgée d’eau… ralenti… Subban et Bouillon s’échangent une blague… ralenti… et nous ne sommes encore qu’au camp d’entraînement!

Mais là où la formule devient franchement délirante, c’est dans la narration. Ils ont fait appel à l’acteur Pierre Lebeau pour servir de narrateur. Jusque-là, aucun problème, Lebeau est l’un des meilleurs acteurs du Québec. Sauf que ce qu’on lui fait faire avec la narration donnerait le haut-le-cœur au plus aguerri des révolutionnaires. On force donc Lebeau à prendre son ton le plus sérieux, le plus dramatique… pour annoncer des choses d’une incroyable banalité.

« Puis, catastrophe: on apprend que Tomas Plekanec pourrait manquer le premier match de la saison ». Wow! Gros drame! La narration est lente, et Lebeau appuie sur les mots-clés. Ce serait une superbe narration si elle se trouvait dans un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale: « Puis, catastrophe: on apprend que le Führer a survécu à l’attentat », ou quelque chose du genre. Je veux bien croire que le hockey est une véritable religion au Québec, il ne faut pas non plus exagérer. Ou alors il faut carrément se reconvertir et pousser ça encore plus loin. Qu’Alain Crête se dessine des larmes coulant de ses yeux. Que Benoît Brunet sanglote sur l’épaule de Denis Gauthier. Qu’ils respectent même une minute de silence devant l’éventuelle transaction qui enverra Iginla au sein d’une autre équipe! Rendus là, RDS pourra vraiment vouloir dire le Réseau du Snif-snif…